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Les mauvais calculs d’Ankara

Inès Eissa, Mardi, 23 janvier 2018

Réagissant à la création par Washington d'une force kurde au nord de la Syrie pour combattre Daech, la Turquie a lancé une offensive contre les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) dans la région d'Afrine.

Les mauvais calculs d’Ankara
L'offensive sur Afrine est la deuxième lancée par la Turquie après celle d'août 2016. (Photo:AFP)

La décision américaine de créer une force de 30 000 hommes au nord de la Syrie formée de combat­tants arabo-kurdes, pour empêcher le retour de Daech, a suscité la colère de la Turquie. Bien que l’objectif déclaré des Américains soit d’établir une zone tampon pour lutter contre le groupe djihadiste, le gouverne­ment turc y a vu le noyau d’un Etat kurde à ses frontières, une ligne rouge pour Ankara. La Turquie a bombardé l’enclave kurde d’Afrine au nord de la Syrie, dans le cadre d’une vaste offensive. Des rebelles syriens appuyés par Ankara ont commencé à avancer en direction d’Afrine, contrôlée par les YPG que l’artillerie turque continue de pilon­ner.

L’offensive turque, baptisée opéra­tion « Rameau d’olivier », risque de tendre davantage les rapports entre Ankara et Washington : les Etats-Unis soutiennent, en effet, une coali­tion arabo-kurde, dont font partie les YPG, pour combattre Daech.

L’opération turque a débuté same­di avec un bombardement aérien. Un porte-parole des YPG a affirmé dimanche que 10 personnes, pour la plupart des civils, avaient été tuées dans ces frappes. L’armée turque affirme, pour sa part, n’avoir touché que des « terroristes », expression par laquelle elle désigne les combat­tants kurdes.

Ankara accuse les YPG d’être la branche syrienne du Parti des tra­vailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une rébellion dans le sud-est de la Turquie depuis plus de 30 ans et est considérée par Ankara et ses alliés occidentaux comme une orga­nisation terroriste.

Mais les YPG ont aussi été un allié incontournable des Etats-Unis, par­tenaires de la Turquie au sein de l’Otan, dans la guerre contre Daech.

La presse turque exprimait, dimanche, son soutien unanime à l’offensive. Il s’agit de la deuxième offensive turque dans le nord de la Syrie, après celle lancée en août 2016 pour repousser Daech vers le sud, mais aussi enrayer l’expansion territoriale des milices kurdes.

Inquiétude de Washington
A la faveur du conflit syrien, les Kurdes syriens, longtemps margina­lisés, ont installé en 2012 une admi­nistration autonome à Afrine, un territoire isolé des autres zones contrôlées par les YPG plus à l’est.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, avait promis d’en finir avec les « nids de terroristes » dans les régions du nord de la Syrie contrôlées par les groupes kurdes.

Les menaces d’intervention turque avaient suscité l’inquiétude à Washington. « Nous ne pensons pas qu’une opération militaire (...) aille dans le sens de la stabilité régio­nale », avait averti, vendredi, le département d’Etat.

Face à cette offensive turque, la Russie a appelé à la « retenue », alors que la Syrie avait affirmé, jeudi, qu’elle abattrait tout appareil militaire turc s’aventurant dans son espace aérien.

Les analystes estiment qu’aucune offensive majeure ne peut être lancée en Syrie sans l’aval de la Russie, présente militairement dans la région et qui entretient de bonnes relations avec les YPG.

Le ministère russe de la Défense a annoncé samedi que les militaires russes déployés dans la zone d’Afrine avaient quitté leurs posi­tions.

Le chef de l’armée turque, le géné­ral Hulusi Akar, et celui des services de renseignements, Hakan Fridan, s’étaient rendus à Moscou, jeudi, pour des entretiens.

La Turquie a affirmé qu’elle tenait le président syrien Bachar Al-Assad informé par écrit de son offensive, ce que le régime syrien a nié, dénonçant une « brutale agression de la Turquie sur Afrine ». « La Turquie a misé depuis le début de la guerre en Syrie, d’une part, sur la chute du régime de Bachar Al-Assad, et d’autre part, sur le contrôle de la situation politique par le biais de l’opposition armée qui est sous son contrôle », explique un diplomate qui a requis l’anony­mat. « Un pari que la Turquie a perdu essentiellement à cause de l’intervention russe en Syrie », ajoute le diplomate. Selon lui, la situation à l’est de la Syrie s’est compliquée et les groupes armés kurdes, notamment les YPG, se sont retrouvés en situation de force. « Le Kurdistan syrien est dorénavant autonome et s’apprête à une indé­pendance qui bouleverse la donne dans cette région jugée trop sen­sible », conclut le diplomate .

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