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Turquie-Grèce : Nouveau chapitre ?

Maha Al-Cherbini avec agences, Mercredi, 13 décembre 2017

La visite historique du président turc, Recep Tayyip Erdogan, en Grèce n'a pas permis d'aplanir les sujets de friction entre les deux pays, mais elle a au moins permis de réchauffer les relations entre deux acteurs incontournables dans la crise migratoire.

Il s’agit de la première visite d’un président turc en Grèce depuis 65 ans. Les 7 et 8 décembre, le chef d’Etat turc, Recep Tayyip Erdogan, s’est rendu en Grèce pour une visite censée ouvrir « un nouveau chapitre » entre deux pays aux différends historiques. Si les relations bilatérales sont aujourd’hui relativement cordiales grâce à l’approche pragma­tique d’Athènes et d’Ankara— partenaires sur le dossier migratoire et alliés au sein de l’Otan—, plusieurs dossiers continuent d’empoisonner leurs rapports, dont les différends territoriaux, l’épineux dossier chypriote et la situation de la minorité musulmane dans le nord de la Grèce, victimes de « discrimination » selon Ankara. Depuis une quarantaine d’années, Turcs et Grecs se sont retrouvés trois fois au bord de la guerre— en 1974, 1987 et 1996— à propos de la crise chypriote et du découpage territorial en mer Egée. Nouvelle crise d’actualité: la Turquie réclame l’extradition de huit mili­taires ayant trouvé refuge en Grèce après le putsch manqué contre M. Erdogan le 15 juillet 2016. Une demande qui a été rejetée par la justice grecque, suscitant l’ire d’Ankara. « Nous devons forger un esprit de solidarité entre nos deux nations », a lancé le chef turc lors de ses entretiens avec son homologue grec, Prokopis Pavlopoulos.

Malgré cette bonne volonté à résoudre les litiges du passé, la visite de M. Erdogan en Grèce a été plus « symbolique » qu’ef­ficace. Franchement parlant, la visite n’a pas permis de résoudre les sujets de friction compliqués et historiques. Sur les différends territoriaux, le chef turc n’a pas réussi son pari. Dès son arrivée à Athènes, Erdogan a évoqué— sans grand succès— cette question, critiquant le Traité de Lausanne de 1923 qui a marqué la fin des hostilités en rattachant certaines îles égéennes à la Grèce. « Dans le traité, il y a des questions en suspens et des choses non compréhensibles il a été signé il y a 94 ans et il faut une mise à jour », a fustigé M. Erdogan. Pourtant, les critiques du chef turc ont été très mal accueillies par les autorités grecques. « Le gouvernement grec souhaite que la visite soit l’occasion de construire des ponts, pas d’éle­ver des murs. Le respect du Traité de Lausanne est la pierre angulaire sur laquelle peut se construire la coopération des deux pays », a souligné le porte-parole du gouvernement grec, Dimitris Tzanakopoulos.

Autre sujet de friction: les pourparlers visant à réunifier Chypre, coupée en deux depuis l’invasion en 1974 de la partie nord de l’île par l’armée turque en réaction à un putsch visant à rattacher le pays à la Grèce. Le dernier round de négociations (tenu en juillet dernier) a échoué à cause des divergences de points de vue, surtout sur l’épineuse question de la présence militaire turque au nord de Chypre. « Il est difficile de régler les litiges qui durent depuis des décennies en une visite. C’est simplement le début du dégel entre les deux pays. Il y a des dossiers qui ne seraient jamais réglés entre les deux pays, comme celui de la révision du Traité de Lausanne: il est impossible que la Grèce renonce à une partie de ses territoires. Idem pour le dossier chypriote, car une réunification de l’île serait un rêve lointain », explique Dr Hicham Mourad, profes­seur de sciences politiques à l’Université du Caire.

Les deux pays unis par la crise migratoire

En revanche, la Turquie et la Grèce restent unis par le dilemme migratoire: leur coopération, dans le cadre du pacte conclu en mars 2016 entre l’Union Européenne (UE) et Ankara, a permis de réduire considérablement le flux migra­toire vers l’Europe. « La Grèce a grand intérêt à ce que la Turquie respecte le pacte migratoire et retienne les migrants sur son sol. La crise migratoire a rapproché les intérêts des deux pays devenus partenaires incontournables malgré eux », explique Dr Mourad, selon qui la Turquie a largement contri­bué à réduire le flux migratoire vers la Grèce et vers l’Europe. A Athènes, le président turc a adressé vendredi un message aux Européens, se plaignant que « les promesses de l’UE ne soient pas encore réalisées en matière d’aide économique ». Une aide financière de 3 milliards d’euros, un montant renouvelable a également été promis à Ankara afin d’améliorer le niveau de vie des migrants. Jusqu’à présent, l’UE a versé à Ankara 750 millions d’euros seulement. « Erdogan a bien conscience de l’importance de son rôle dans la crise migratoire et utilise cet accord comme moyen de pression sur l’Europe. Il s’est rendu en Grèce pour que ce pays fasse pression sur le club européen afin qu’il respecte sa part du pacte migratoire. De plus, cette visite lui permet de se rapprocher de l'Europe », affirme Dr Mourad.

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