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Venezuela : Impasse politique et chaos économique

Abir Taleb avec agences, Jeudi, 08 juin 2017

Malgré les importantes réticences de l’opposition qui poursuit son mouvement de contestation contre le président vénézuélien Nicolas Maduro, ce dernier a officiellement lancé le processus de l’Assemblée constituante.

Venezuela : Impasse politique et chaos économique
Une soixantaine de personnes ont été tuées et un millier d'autres blessées depuis le début du mouvement de contestation.

Ce sont deux processus qui avancent parallèlement au Venezuela, celui mené par l’opposition et celui du régime du président Nicolas Maduro. Le premier, un mouvement de manifestations anti-Maduro, vient d’entrer dans son troisième mois, et l’opposition ne compte pas fléchir. Depuis le 1er avril, l’opposition manifeste de manière quasi quotidienne pour exiger le départ du président et la tenue de nouvelles élections. Au cours de ces défilés, une soixantaine de personnes sont mortes et un millier d’autres ont été blessées. Les deux camps s’accusent mutuellement d’avoir recours à des groupes armés pour semer la violence. Le deuxième, celui du régime, ne compte pas fléchir non plus et cherche des alternatives pour sortir de la crise sans quitter le pouvoir. C’est dans cette optique que Nicolas Maduro a opté pour la formation d’une Assemblée constituante, en vue de rédiger une nouvelle Constitution pour le pays. « Le pays est en train d’emprunter le chemin de la Constituante, c’est un grand jour (...) Allez vous inscrire, candidats et candidates, à l’Assemblée nationale constituante ! », a déclaré Maduro d’un air triomphal mercredi 31 mai, au jour du lancement des inscriptions pour les candidats à l’Assemblée constituante.

Une étape qu’il a franchie en dépit de l’opposition virulente de ses adversaires, qui y voient une manoeuvre dilatoire pour rester au pouvoir. D’ailleurs, l’opposition a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne participerait pas à la Constituante, qui comptera 545 membres, car elle considère comme « frauduleux » le système électoral prévu pour désigner les membres de cette assemblée. Elle accuse le président de vouloir y faire élire ses partisans lors du scrutin de fin juillet et de vouloir impliquer la communauté internationale, à Bruxelles. Julio Borges, le président du parlement vénézuélien, seul pouvoir public contrôlé par l’opposition, a demandé la semaine dernière à son homologue du Parlement européen, l’Italien Antonio Tajani, la mise en place de sanctions contre le régime de M. Maduro. Pour lui, « l’idée d’une Assemblée constituante n’est rien d’autre qu’une façon de prolonger le coup d’Etat au Venezuela ».

De son côté, le président socialiste voit dans ce processus une manière d’affronter la grave crise politique, économique et sociale qui affecte le pays pétrolier, dont l’économie a été laminée par la chute des cours du brut. Pour tenter d’apaiser la rue et l’opposition et nier que ce soit une simple manoeuvre de sa part, le président vénézuélien a annoncé vendredi 2 juin que la nouvelle Constitution, que rédigera donc l’Assemblée constituante, qui doit être élue en juillet, sera soumise à un référendum consultatif afin « que ce soit le peuple qui dise s’il est d’accord ou s’il ne l’est pas ». Mais Nicolas Maduro a voulu en même temps se montrer confiant. « Certains, toujours les mêmes, appelleront à voter non. Nous les vaincrons », a-t-il lancé.

Recours contre la constituante

Or, si Maduro veut se montrer démocrate en garantissant l’organisation dudit référendum, le pari est loin d’être gagné. Ses détracteurs estiment que c’est le principe même du lancement d’un processus constituant qui aurait dû être soumis à référendum. Les dirigeants de l’opposition, mais aussi la procureure générale Luisa Ortega, censée appartenir au camp du président, reprochent à Nicolas Maduro de ne pas avoir demandé aux Vénézuéliens par référendum s’ils souhaitaient la convocation d’une assemblée constituante, comme l’avait fait en 1999 son prédécesseur et mentor Hugo Chavez.

Et ce n’est pas tout, la procureure générale a déposé jeudi 1er juin un recours contre le processus d’assemblée constituante lancé par Maduro, dans un nouvel acte de défiance vis-à-vis du gouvernement socialiste. Une saisine qui intervient au lendemain de la décision de la Cour suprême vénézuélienne (TSJ) de ne pas faire valider la future Constitution par un référendum, contrairement à ce qui s’était fait la dernière fois, et qui prouve surtout que Maduro commence à être contesté au sein même de son propre camp. « La participation populaire a été réduite à sa plus simple expression », a dénoncé cette femme qui apparaît comme la seule voix critique au sein du camp présidentiel. Elle s’était déjà élevée contre la décision fin mars de la Cour suprême, réputée proche du chef de l’Etat, de s’octroyer brièvement les pouvoirs du parlement, dénonçant alors une « rupture de l’ordre constitutionnel ». Mme Ortega, que le président a ouvertement critiquée, a rappelé que la Constitution de 1999, en vigueur actuellement et adoptée à l’initiative de Hugo Chavez, président de 1999 jusqu’à son décès en 2013, avait été approuvée par référendum. Dans la foulée, Mme Ortega a aussi accusé cette semaine les militaires d’avoir fait plus de 500 blessés et causé la mort d’un jeune homme lors des manifestations hostiles au président socialiste. Réponse du président, jeudi : « Ce n’est pas la première fois ni la dernière qu’apparaissent des traîtres, et leur trahison commence avec leur hésitation face à la nécessité de processus de transformation ».

Par ailleurs, alors que la procureure générale a été pendant plusieurs semaines la seule voix discordante au sein du camp présidentiel, d’autres Chavistes ont commencé à critiquer eux aussi le processus d’assemblée constituante. Deux magistrats, une ancienne défenseure du peuple (personnalité qui assure une fonction officielle de médiation entre les citoyens et le pouvoir) et d’autres anciens responsables ont émis après Mme Ortega des objections sur le processus constituant lancé par M. Maduro.

En attendant que l’affaire ne soit tranchée, l’inscription des candidats à la Constituante se poursuit, la vague de manifestations et la crise économique aussi. Dernière mauvaise nouvelle en date : le bolivar (monnaie nationale) a dévissé mercredi 31 mai de 64,13 % face au dollar, et l’inflation, stimulée par les pénuries, est devenue totalement incontrôlable : 720 % cette année selon le Fonds Monétaire Internationale (FMI). Les tensions, dans les prochaines semaines, ne semblent pas prêtes de s’arrêter.

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