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Turquie : Erdogan s’active à réaliser son rêve

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 02 janvier 2017

Le premier procès contre des responsables présumés du putsch de juillet dernier s'est ouvert cette semaine à Istanbul, au moment où le régime turc poursuit ses purges massives contre ses opposants et prépare la présidentialisation du régime.

Turquie : Erdogan s’active à réaliser son rêve
Alors qu'Erdogan tente de renforcer son pouvoir, il fait face à une double menace terroriste : Daech et le PKK. (Photo:AFP)

Tournant le coup dur qu’il a subi avec le putsch raté de juillet dernier en victoire, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, paraît invincible. Au lieu d’ébranler son pouvoir, ce putsch l’a aidé à faire d’une pierre trois coups : accroître sa popularité, renforcer sa mainmise sur le pays et se débarrasser de tous ses détracteurs. Depuis cinq mois, le régime n’a pas observé de pause dans ses purges massives dans tous les secteurs (armée, justice, enseignement, médias et milieux kurdes). On parle de près de 150 000 personnes arrêtées ou limogées, étant accusées de fomenter le putsch pour le compte du prédicateur islamiste Fethullah Gülen installé aux Etats-Unis. Cette semaine, le pouvoir a ouvert un premier procès à Istanbul d’une trentaine de policiers censés participer au putsch. Il s’agit du procès le plus important même si d’autres ont déjà commencé dans plusieurs autres villes. Après Istanbul, de nombreux autres procès sont prévus le 20 février à Mugla (sud-ouest), où seront jugées 47 personnes accusées d’avoir tenté d’assassiner M. Erdogan.

Outre les militaires, les Kurdes ont été frappés de plein fouet avec l’arrestation de nombreux responsables du parti pro-kurde (HDP), ainsi que la fermeture de plusieurs écoles enseignant la langue kurde. Même les médias et les intellectuels n’étaient pas épargnés. En cinq mois, plus de 150 médias ont été fermés et des centaines de journalistes et écrivains incarcérés. Dernier cas en date : Ahmet Sik, l’un des journalistes turcs les plus réputés, a été inculpé vendredi dernier à Istanbul de « propagande terroriste » pour plusieurs publications, notamment pour ses tweets qualifiés de propagande en faveur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé terroriste par la Turquie. Il lui est également reproché des articles critiquant les services secrets turcs dans le quotidien Cumhuriyet, bête noire du président. Ce journal a été décapité le mois dernier avec l’arrestation de son patron, de son rédacteur en chef et d’une douzaine de ses journalistes. « Erdogan se sert de ce putsch pour nettoyer la maison de ses ennemis et prendre le contrôle total de l’armée et de tout le pays. Puisqu’il s’agit d’un putsch militaire, pourquoi cette chasse aux sorcières visant les médias, les intellectuels, les journalistes, les professeurs et les écoles ? », s’interroge Dr Moustapha Kamel, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

Partageant cette même analyse, Dr Béchir Abdel-Fattah, expert du dossier turc au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, va encore plus loin : « Il ne faut pas exclure l’hypothèse que ce soit Erdogan lui-même qui aurait organisé ou au moins parrainé ce putsch pour liquider ses ennemis et paver le chemin à un amendement constitutionnel qui transforme le régime parlementaire en un régime présidentiel. Tous ces procès en cours ne sont qu’un film joué par le pouvoir », analyse Dr Abdel-Fattah.

Premier pas vers la présidentialisation
Quoi qu’il en soit, les répercussions du putsch sont pour le moment au profit d’Erdogan, qui, en ce début d’année, s’active à installer le régime présidentiel qu’il désire. Vendredi, il a franchi une première étape avec l’approbation d’une commission parlementaire du projet de réforme constitutionnelle ouvrant la voie à une présidentialisation du régime. Le texte donne à Erdogan le pouvoir de désigner et de démettre les ministres, l’autorise à reprendre la présidence de son parti (AKP) et à rester en poste jusqu’en 2029. Pour être définitivement validé, ce projet doit obtenir l’aval du parlement aux environs de mars prochain. « Le système présidentiel garantirait la stabilité de l’exécutif tiraillé entre un chef du gouvernement fort dans le droit et un président hégémonique dans les faits », s’enthousiasme le premier ministre, Binali Yildirim, farouche partisan du président.

En revanche, cette initiative ne manque pas d’opposants. Déjà, plusieurs partis, notamment le CHP (social-démocrate) et le HDP restent fermement opposés à cette réforme, rejetant les dérives autoritaires d’un président avide de pouvoir. « Toutes ces protestations de l’opposition resteraient lettre morte. La réforme de la Constitution n’est qu’une affaire de temps. Le système présidentiel serait probablement installé en Turquie dès ce printemps », prévoit Dr Abdel-Fattah. Une prévision bien fondée puisque cet amendement requiert l’appui des deux tiers des députés du parlement (367 voix) pour être directement adopté, et d’au moins les trois cinquièmes pour être soumis à un référendum populaire (330 sur les 550 voix). « Ceci dit, le pari du président semble gagnant-gagnant. Au pire des cas, l’AKP va jouir des trois cinquièmes des voix. Outre les 317 députés que compte le parti au pouvoir, il devrait recevoir le soutien des 40 élus du Parti d’action nationaliste (MHP), de quoi lui permettre de franchir le seuil des 330 voix requises. Juste après son vote par le parlement, cette réforme sera soumise à un référendum, et le peuple turc va dire oui, car Erdogan est devenu plus populaire après le putsch. De plus, il a réussi à convaincre son peuple qu’un régime présidentiel fort va lui garantir la stabilité économique et politique et va éviter le retour au pouvoir des coalitions fragiles. On peut dire que 2017 serait l’année d’Erdogan », conclut Dr Abdel-Fattah .

Le nouvel an endeuillé
Alors qu’Erdogan tente d’étendre ses pouvoirs sur le pays, il fait face à un autre défi de poids : la menace terroriste. Samedi soir, une attaque terroriste contre une discothèque à Istanbul a fait 39 morts dont au moins 15 étrangers et 65 blessés, endeuillant le nouvel an en Turquie. L’attentat a été commis par un assaillant déguisé en père Noël qui a tiré sur les personnes venues fêter le nouvel an. Dimanche matin, l’auteur présumé de l’attaque était toujours recherché. En effet, cet attentat est le dernier épisode d’une longue liste d’attentats qui ont frappé la Turquie depuis un an avec la reprise du conflit kurde et les combats en Syrie voisine. Ces attentats ont été attribués soit au groupe Etat Islamique (EI), soit au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et ses émanations. Selon les experts, Erdogan se sert de cette menace terroriste persistante pour justifier à son peuple sa volonté d’instaurer un régime présidentiel fort apte à protéger le pays de la menace kurde et de celle de l’EI.

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