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L’Afghanistan remet les compteurs à zero

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 26 septembre 2016

Kaboul vient de signer un accord de paix avec Gulbuddin Hekmatyar, seigneur de guerre et chef du parti Hezb-i-Islami accusé d'avoir commis des massacres dans les années 1990. Cette décision controversée pourrait ouvrir la voie à une réconciliation avec les talibans.

L’Afghanistan remet les compteurs à zéro
Des manifestations ont éclaté dans les rues de Kaboul contre l'accord de paix conclu avec Hekmatyar. (Photo:AFP)

Dans une tentative de sta­biliser le pays, les autori­tés afghanes ont signé cette semaine un accord de paix historique avec le parti isla­mique, Hezb-i-Islami, de Gulbuddin Hekmatyar, l’un des seigneurs de guerre et vétéran des 40 années de conflits en Afghanistan surnommé le boucher de Kaboul. L’accord a été signé entre le Haut Conseil pour la paix, organisme gouvernemental chargé de négocier une réconciliation nationale, et une délégation du Hezb-i-Islami censé désormais déposer les armes et former un parti politique stable. L’accord en 25 points garantit à Hekmatyar le retour dans son pays après deux décennies d’exil ainsi qu’une immunité juridique pour toutes ses actions politiques et mili­taires passées. L’accord prévoit égale­ment la libération de prisonniers du Hezb-i-Islami, deuxième principal réseau d’insurgés du pays, en échange de son renoncement à toute activité militaire et à tout soutien à des orga­nisations terroristes. « J’espère que cet accord ouvrira la voie à une paix durable dans notre pays », soutient Sayed Gilani, président du Haut Conseil de la paix.

Selon les experts, la conclusion de cet accord est entre autres le résultat des pressions américaines. Ces der­niers étant aujourd’hui soucieux d’aboutir à une réconciliation inte­rafghane rapide, après que les quinze ans de guerre américano-afghane n’eurent pas réussi à vaincre la rébel­lion talibane. « Un tel accord ne pourrait jamais avoir lieu sans le consentement des Américains. Washington veut se retirer le plus vite possible de ce pays où il a gâché un trop grand nombre de vies humaines et beaucoup d’argent. C’est pourquoi il encourage le gouvernement afghan à intégrer toutes ces factions au sein d’un gouvernement d’union natio­nale. De plus, le gouvernement afghan avait grand intérêt à conclure un tel accord pour en finir avec les défis internes et concentrer ses efforts sur la lutte contre Daech de plus en plus présent sur le sol afghan », explique Dr Norhane Al-Cheikh, pro­fesseure de sciences politiques à l’Université du Caire. Autre intérêt important pour Kaboul : en concluant un tel accord avec Hekmatyar, le pré­sident afghan, Achraf Ghani, a démontré qu’il était possible de convaincre les Talibans de renoncer à la violence, alors que les pourparlers avec eux sont au point mort et que la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader.

Cela dit, l’accord reste controversé. Alors que les Etats-Unis et l’Union européenne ont salué « un puissant signe d’espoir », certaines organisa­tions de défense des droits de l’homme comme Human Rights Watch (HRW) ont affirmé qu’il ne devrait entraîner aucune amélioration de la situation sécuritaire en Afghanistan, où sévissent à la fois les Talibans et Daech. Pour le HRW, le retour de Hekmatyar après des décen­nies d’exil va conforter cette « culture de l’impunité » que le gouvernement afghan et les bailleurs internationaux ont entretenue en renonçant à pour­suivre les chefs de guerre qui ont dévasté le pays dans les années 1990. Dans l’espace intérieur aussi, la signature de l’accord a eu ses parti­sans et ses détracteurs. Alors qu’une partie du peuple a salué une « avan­cée symbolique » sur la voie de la paix, les habitants de la capitale afghane ont manifesté contre cet accord car ils ne peuvent pas oublier que Hekmatyar est celui qui, alors premier ministre, a ordonné le bom­bardement aveugle de Kaboul au début des années 1990, faisant de nombreuses victimes et d’importants dégâts. « Jamais nous n’oublierons le Boucher de Kaboul », clamaient les pancartes des manifestants. De plus, une partie de la population craint que la réhabilitation de Hekmatyar ne sème un peu plus le trouble dans une classe politique déjà très divisée. Par exemple, les partisans d’Abdullah Abdullah, chef de l’exécutif, qui par­tage le pouvoir avec le président Achraf Ghani, voient cet accord d’un mauvais oeil. Majoritairement tadjiks, comme leur chef de file, ils craignent la formation d’une alliance pach­toune qui remettrait en cause l’équi­libre précaire du gouvernement d’union formé après la présidentielle contestée de 2014.

Un espoir de stabilité
Reste à savoir si un tel accord peut avoir un impact sur les pourparlers de paix au point mort entre Kaboul et les Talibans. Oui, répond Dr Norhane Al-Cheikh. « Même si les Talibans refusent jusqu’à présent toute récon­ciliation avec les autorités, ils pour­raient finir par s’y résoudre, et ce, pour deux raisons. La première est que les rangs des rebelles ont com­mencé à se fragiliser après qu’un certain nombre de Talibans eurent rejoint Daech. La deuxième est que le nouveau chef des Talibans, le mol­lah Haibatullah Akhundzada, qui a pris la tête du mouvement après la mort du mollah Mansour, tué par un drone américain fin mai, est un éru­dit religieux qui, aux antipodes de son prédécesseur, n’a aucune expé­rience militaire. Il ne serait donc pas partisan d’une confrontation mili­taire et pourrait finir par accepter la réconciliation nationale avec Kaboul pour au moins ne pas subir le sort de son prédécesseur », analyse la poli­tologue.

En fait, un regard rapide sur le sol afghan montre que la situation est en train de s’améliorer peu à peu, de quoi nourrir l’espoir d’un avenir plus stable. Selon le chef des forces amé­ricaines en Afghanistan, les combats entre les forces afghanes et les Talibans ont débouché pour l’instant sur un statu quo, ni l’une ni l’autre des parties ne parvenant à accroître son emprise sur le pays. « Il y a une sorte d’équilibre entre les Talibans et les forces gouvernementales », affirme le général John Nicholson. Les forces gouvernementales ont réussi cette année à repousser cha­cune des grandes offensives des Talibans dans les provinces de Kunduz et du Helmand. « A chaque fois, elles ont réussi à stabiliser la situation et conserver les capitales provinciales », note le responsable américain. Selon les observateurs, l’Afghanistan se montre confiant quant à la capacité de son gouverne­ment de garder le contrôle du pays. Même si Kaboul continue d’être frappée par des attentats, leur nombre a diminué, avec 16 attaques cette année contre 23 l’année dernière. « Si nous continuons à soutenir les forces afghanes et continuons à aug­menter leurs moyens, elles pourront assurer la sécurité de l’Afghanis­tan », a affirmé devant le Sénat le plus haut gradé américain, le général Joseph Dunford.

De là à dire que la situation en Afghanistan est sur le point de se stabiliser, certainement pas. Pour preuve, l’Administration Obama a décidé de freiner le retrait des troupes américaines : elle maintiendra 8 400 soldats en 2017 contre les 5 500 ini­tialement prévus .

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