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La gauche sud-américaine en perte de vitesse

Maha Al-Cherbini avec agences, Mercredi, 07 septembre 2016

La destitution de la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, et l'accession au pouvoir d'un prési­dent de droite, Michel Temer, marquent un nouveau revers pour la gauche en Amérique latine, alors que le même scénario risque de se répéter au Venezuela.

Les manifestations de l
Les manifestations de l'opposition à Caracas réclamant la révocation du président Nicolas Maduro. (Photo: AP)

Alors que le début du XXIe siècle avait témoi­gné d’un essor de la gauche en Amérique latine, on assiste désormais à un retour de la droite dans le continent. Au Brésil, après des mois de chaos poli­tique, la présidente de gauche, Dilma Rousseff— première femme à avoir été élue à la tête du Brésil en 2010 puis réélue en 2014— a été destituée par le sénat pour maquillage des comptes publics. Englué depuis la réélection de Mme Rousseff dans une crise politique et économique de magnitudes historiques, le Brésil rompt ainsi avec 13 ans de gouverne­ments du Parti des travailleurs (gauche) commencés en 2003 par Lula da Silva.

Depuis des mois, l’opposition tente de destituer Mme Rousseff affaiblie par les scandales de corruption et la pire récession économique depuis des décennies. Après des mois de chaos politique, la droite a remporté la bataille: sur les 81 parlementaires du sénat, 61 ont voté cette semaine pour la destitution de la présidente. « Le sénat a pris une décision qui entre dans l’histoire des grandes injustices. Il a commis un coup d’Etat parlemen­taire orchestré par l’opposition de droite », a contre-attaqué la prési­dente, dont l’avocat a fait appel auprès de la Cour suprême pour demander un nouveau procès et l’annulation de la sentence qui l’a écartée du pouvoir.

« La grave crise économique est à l’origine de cette chute du gouverne­ment de gauche au Brésil. De 2002 à 2011, le gouvernement de gauche de l’ex-président Lula da Silva a profité de l’excédent budgétaire de l’Etat pour appliquer des réformes écono­miques qui ont sauvé de la pauvreté des millions de Brésiliens. Mais avec le déficit qui a alourdi le budget ces dernières années, le gouvernement Rousseff n’a pas pu poursuivre ses réformes, d’où une grave colère populaire alimentée par la droite », analyse Dr Moustapha Kamel, direc­teur du Centre des recherches et des consultations « Partenaires du déve­loppement ».

Désormais, le nouveau président brésilien est l’homme fort de la droite, Michel Temer, ancien vice-président de Mme Rousseff dont il a précipité la chute. M. Temer aurait à diriger un pays dans la tourmente jusqu’aux prochaines élections législatives et présidentielle fin 2018. Dès la pre­mière minute de son règne, le nou­veau président a reconnu avoir « deux ans pour remettre sur les rails » le pays plongé dans la récession écono­mique.

Pourtant, la plupart des experts estiment que l’avenir de M. Temer ne sera pas si reluisant. Outre les défis économiques énormes qui l’at­tendent, M. Temer est aussi impopu­laire que Mme Rousseff. Son triomphe pourrait être fragilisée par l’étiquette de « traître », « conspira­teur » et de « putschiste » que lui a collée la présidente destituée. Pire encore, cette dernière a promis à son successeur et à ses nouveaux alliés de droite « l’opposition la plus déterminée » à laquelle puisse s’at­tendre un « gouvernement de puts­chistes ». « Ils pensent qu’ils nous ont battus mais ils se trompent. Nous reviendrons », a-t-elle promis. Jusqu’à présent, Mme Rousseff n’a pas perdu ses droits civiques, ce qui lui permet d’exercer une fonction publique et d’être candidate à des élections : elle pourra être candidate à des mandats de sénatrice, de dépu­tée, mais pas à la présidence en 2018, puisqu’elle a déjà été élue pour deux mandats consécutifs.

Pour éviter tout risque de contagion dans leurs pays, certains gouvernements de gauche en Amérique latine n’ont pas tardé à manifester leur colère: le gouvernement vénézuélien de Nicolas Maduro a annoncé le gel des relations diplomatiques avec le Brésil et le rappel de son ambassadeur. En Equateur, le président socialiste Rafael Correa a dénoncé une « trahison » et a décidé de rappeler son chargé d’affaires au Brésil, tandis que le gouvernement cubain « rejetait énergiquement le coup d’Etat parlementaire ».

La gauche vénézuélienne

en difficulté

Malgré ces mesures visant à éviter tout risque de contagion, les récentes évolutions survenues au Venezuela laissent présager un scénario similaire ou peut-être encore pire que celui du Brésil. Depuis huit mois, la crise politique entre le président de gauche, Nicolas Maduro, et l’opposition de droite ne cesse d’empirer. Dans un nouvel épisode de ce bras de fer, l’opposition et le gouvernement se sont lancés dans une épreuve de force en mobilisant leurs soutiens dans les rues du pays pour ou contre le référendum anti-Maduro réclamé par l’opposition. Vendredi, plus d’un million de partisans du référendum contre le président ont défilé à Caracas, selon l’opposition qui a appelé à de nouvelles manifestations les 7 et le 14 septembre. « C’est une marche historique. Ce gouvernement va tomber », a affirmé Jesus Torrealba, porte-parole des anti-chavistes— du nom du président socialiste Hugo Chavez (1999-2013) — réunis sous la coalition de la Table de l’unité démocratique (centre droit). Depuis des mois, les anti-chavistes réclament la tenue d’un référendum révocatoire en 2016, et l’objectif de cette marche est d’accroître la pression sur le gouvernement pour accélérer le processus. Accusant l’opposition de vouloir perpétrer un « coup d’Etat parlementaire » comme celui du Brésil, M. Maduro se défend bec et ongles. Outre l’imposition de l’état d’exception, des manifestations pro-Maduro ont éclaté cette semaine dans les rues du pays en riposte aux manifestations de l’opposition. « Aujourd’hui, nous avons vaincu le coup d’Etat. La victoire est à nous », a riposté le président socialiste. Selon Dr Moustapha Kamel, il est encore difficile de prévoir si le président serait révoqué ou pas. « En fait, Maduro ne manque pas de partisans. Il est soutenu par une partie du peuple, surtout les classes pauvres qui ont confiance en lui, car il est le successeur de Chavez, partisan des classes défavorisées. En revanche, les classes aisées s’opposent à Maduro et veulent le révoquer à tout prix. Cette division rend le sort du président confus », analyse l’expert.

Pour l’heure, le compte à rebours est lancé au Venezuela: le calendrier du référendum semble le point le plus crucial pour l’opposition et le gouvernement. Alors que le pouvoir fera tout pour retarder ce référendum, l’opposition s’empresserait de le tenir, car une destitution du président avant le 10 janvier 2017 ouvrirait la voie à de nouvelles élections comme l’espère l’opposition. Mais si la consultation se déroule après cette date, le président pourra désigner son vice-président, Aristobulo Isturiz, du même parti pour le remplacer.

« Comme le Brésil, le gouvernement du Venezuela paie la facture de la récession économique. Autrefois riche producteur pétrolier, le Venezuela a vu son économie ruinée par la chute des cours du brut. Au pouvoir de 1999 à 2013, l’ex-président Hugo Chavez a profité de l’épanouissement économique qui a caractérisé son époque pour faire de larges réformes économiques. Mais la chute des prix du pétrole a enlisé le pays dans la récession économique, de quoi ronger la popularité du pouvoir actuel. Outre le cas du Venezuela et du Brésil, la droite s’est emparée du pouvoir en Argentine. Fin 2015, un président de droite, Mauricio Macri, a remplacé la présidente de gauche, Cristina de Kirchner (2007-2015), mise en cause dans plusieurs affaires de corruption. C’est une contagion qui envahit l’Amérique du Sud. Toute la conjoncture est désormais favorable à la chute du courant de la gauche et la montée de la droite en Amérique du Sud », conclut Dr Hicham Ahmad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

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