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Iran : Bilan en deux teintes de l’accord sur le nucléaire

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 18 juillet 2016

Un an après la conclusion de l'accord sur le nucléaire entre l'Iran et les Six, Téhéran a commencé à en récolter les fruits économiques et politiques malgré certaines réticences américaines.

Iran : Bilan en deux teintes de l’accord sur le nucléaire
Un an après la conclusion de l'accord nucléaire, le bras de fer persiste entre Téhéran et Washington. (Photo:Reuters)

Le 14 juillet 2015, une date cruciale qui a témoigné de la conclusion d’un accord historique entre Téhéran et la communauté internationale sur le nucléaire. Après plus de treize ans de tractations difficiles, ce pacte a permis la levée des sanctions internationales contre Téhéran en échange de son engagement à renoncer à l’arme nucléaire.

Un an après, la question est de savoir ce qu’a apporté cet accord autant pour Téhéran que pour l’Occident. Selon les experts, il s’agit d’un accord gagnant-gagnant à tous les niveaux. Pour la communauté internationale, l’objectif essentiel a été réalisé : Téhéran ne va jamais posséder l’arme atomique. Pour l’Iran, le bilan semble pourtant un peu plus « mitigé ». Il est vrai qu’un an après la ratification de l’accord, l’enthousiasme a fait place au doute chez les Iraniens. Si l’on commence par le bon côté, l’accord a procuré à l’Iran un nombre non négligeable de gains économiques et politiques. « Il a aidé Téhéran à concrétiser un rêve majeur : casser l’isolement où il est confiné depuis plus d’une décennie. Les visites mutuelles entre les dirigeants iraniens et européens tout au long des six derniers mois témoignent d’un changement tropical dans les relations de l’Iran avec l’Occident. De plus, l’accord a permis à Téhéran de devenir une superpuissance régionale — reconnue par l’Europe et les Etats-Unis — ce qui lui permet de jouer un rôle majeur dans les crises du Moyen-Orient, surtout en Iraq, en Syrie et au Yémen », affirme Dr Moustapha Kamel, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

En fait, un regard rapide sur les mois écoulés nous permet de déduire quelques signes de cette ouverture iranienne sur l’Occident. Juste après la levée des sanctions en janvier dernier, le président iranien, Hassan Rohani, s’est rendu en Italie et en France, dans la première visite d’un chef d’Etat iranien en Europe depuis plus de 16 ans. Parallèlement, le chef iranien a reçu à Téhéran le président chinois, Xi Jinping, dans une première visite d’un président chinois en Iran depuis 14 ans. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, ces visites réciproques ont permis à l’Iran de renforcer ses relations stratégiques, politiques et économiques avec l’Occident.

Si on passe à l’économie, les gains récoltés par l’Iran sont importants. La levée d’une partie des sanctions a permis une reprise des exportations iraniennes de brut et une accélération des échanges commerciaux avec l’Union européenne. Téhéran a aussi commencé à libérer une partie de ses soldes bloqués à l’étranger et a profité de quelques investissements étrangers. Il est prévu que la levée totale des sanctions aille lui permettre d’empocher plus de 55 milliards de dollars, de quoi donner un essor à une économie étranglée par une décennie de sanctions. « L’Europe a ouvert une nouvelle page avec Téhéran ; d’importantes affaires ont été conclues entre les deux parties. En avril, la plus grande délégation européenne s’est rendue à Téhéran pour conclure des accords commerciaux », ajoute Dr Moustapha Kamel.

Se félicitant des fruits d’un pacte historique, Hassan Rohani, qui mise sur les retombées de l’accord pour se faire réélire en 2017 pour un second mandat de quatre ans, a salué cette semaine « la nouvelle atmosphère » créée par l’accord, ce qui a permis à l’Iran d’améliorer son économie, sa défense, son activité technologique. « L’Iran est relativement satisfait un an après l’accord, mais dans certains domaines, nous n’avons pas encore atteint le niveau d’échanges attendu », a-t-il souligné.

Désengagement américain
Pourtant, en dépit de tous ces points positifs, Téhéran déplore toujours des freins persistants à son retour dans le système financier international à cause « des obstacles posés par les Etats-Unis qui insistent à violer l’accord ». Jusqu’à présent, Washington interdit toute transaction en dollars avec l’Iran et menace de représailles les banques internationales qui feraient affaire avec des personnalités ou des entités iraniennes accusées de soutien au « terrorisme » ou de « violations des droits de l’homme ». Il a aussi imposé à l’Iran de nouvelles sanctions liées à son programme de missiles balistiques. Selon les experts, ces restrictions américaines privent Téhéran d’une avalanche de contrats commerciaux ou d’investissements occidentaux dans un pays riche en pétrole et en gaz. Il est vrai que l’Iran a pu profiter de certains investissements étrangers lors des derniers mois, mais les gros contrats, en particulier dans le secteur aéronautique avec Boeing et Airbus pour renouveler sa flotte d’avions vieillissants, attendent encore le feu vert des autorités américaines, impératif pour qu’ils se concrétisent. « Le blocage vient des Américains. Il y a un vrai danger de retour en arrière », s’inquiète une source européenne. Selon Dr Moustapha Kamel, deux raisons expliquent cela : la première c’est le scepticisme américain vis-à-vis de son ancienne bête noire et sa détermination à maintenir la pression sur le régime des mollahs pour garantir qu’il ne va jamais acquérir l’arme atomique. La deuxième est de satisfaire au camp républicain et à Israël, qui restent fort opposés à l’accord, à quatre mois de la présidentielle américaine.

S’insurgeant contre cette réticence américaine, le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, a appelé vendredi les Etats-Unis à privilégier la diplomatie aux intimidations et à respecter ses engagements. « Les vieilles méthodes produisent les mêmes vieux échecs », a menacé M. Zarif, alors que le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a accusé les « lobbies extrémistes américains » d’empêcher Téhéran de « récolter les fruits de l’accord ». De peur de voir le pacte menacé, les Etats-Unis ont nié cette semaine toute mauvaise volonté, assurant avoir respecté leurs engagements. « L’Iran a bénéficié économiquement de l’accord, en augmentant considérablement ses ventes de pétrole, en ouvrant plus de 300 nouveaux comptes bancaires avec des banques étrangères, en négociant des nouvelles lignes de crédit de plusieurs milliards de dollars », a estimé le secrétaire américain au Trésor, Jacob Lew, affirmant pourtant que les sanctions américaines liées au programme balistique et au soutien iranien à des activités terroristes restaient en place.

Elections cruciales
Cette réticence américaine pourrait-elle menacer l’accord ? Pour mieux répondre à cette question, il faudrait attendre l’arrivée des deux nouveaux présidents à la tête des Etats-Unis et de l’Iran l’année prochaine, car ce sont ces derniers qui vont tenir les ficelles du jeu dans quelques mois. Côté iranien, si M. Rohani réussit à briguer un second mandat, ce sera de très « bon augure » pour le pacte. En revanche, on pourrait retourner à la case départ si l’ancien président ultraconservateur, Mahmoud Ahmadinejad, qui va présenter sa candidature au scrutin, remportait la présidentielle. Côté américain, la menace est presque la même. La victoire d’Hillary Clinton, candidate démocrate qui a fort défendu la conclusion de l’accord, serait une « bénédiction » pour l’accord. Pourtant, l’arrivée du candidat républicain, Donald Trump, au pouvoir pourrait torpiller un pacte qu’il avait qualifié de « catastrophique », affirmant que sa priorité serait, s’il était élu, de le « démanteler ». Une menace qui a fort exacerbé le guide suprême Ali Khamenei. « Si le prochain locataire de la Maison Blanche voulait déchirer l’accord, l’Iran le brûlerait », a-t-il défié. Entre les menaces de démantèlement et de déchirement, l’avenir du pacte reste menacé. Seul un duo « Rohani-Clinton » pourrait être une ultime bouée de sauvetage.

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