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Equilibre ténu entre Washington et Téhéran

Maha Al-Cherbini, Lundi, 25 avril 2016

Trois mois à peine après l'entrée en vigueur de l'accord sur le nucléaire conclu entre Téhéran et les Six, des tensions commencent à émerger.

Equilibre ténu entre Washington et Téhéran
La rencontre entre John Kerry et Javad Zarif visait à apaiser les tensions entre les deux pays. (Photo:Reuters)

Après l’enthousiasme qui a suivi la conclusion puis l’entrée en vigueur de l’accord historique sur le nucléaire entre Téhéran et les Six, l’heure est aujourd’hui au scepti­cisme. Pour la première fois depuis la conclusion de l’accord en juillet der­nier, un vent de protestations a souf­flé très fort cette semaine en Iran qui se plaint du fait que l’élimination des sanctions ne lui a pas rapporté les « bénéfices prévus ». Car en dépit de la levée des sanctions, les banques et entreprises occidentales sont réti­centes à rétablir des relations avec ce pays de crainte que leurs opérations ne tombent sous le coup des sanc­tions des Etats-Unis. Car Washington continue de sanctionner Téhéran pour son « soutien au terrorisme » et pour son programme de missiles balistiques. Il s’agit en effet de mani­pulations de la part des Américains, qui, tout en maintenant la pression sur l’Iran, tiennent à préserver l’ac­cord conclu à l’arraché, surtout qu’il constitue l’unique victoire pour l’Ad­ministration Obama après ses échecs en Iraq et en Afghanistan.

Raison pour laquelle les Etats-Unis ont joué l’apaisement tout au long de cette semaine, tenant à rassurer le régime des mollahs sur le rythme de la levée des sanctions. Pour la seconde fois cette semaine, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, s’est entrete­nu vendredi à New York avec son homologue iranien, Javad Zarif, et s’est efforcé de le rassurer sur la levée effective des sanctions, recon­naissant que l’Iran n’avait récupéré pour l’instant que « 3 milliards de dollars » contre 55 milliards de dol­lars escomptés. « Les Etats-Unis sont conscients des inquiétudes de l’Iran. Nous avons levé les sanctions liées au nucléaire et nous ne nous dressons pas en travers du chemin des banques étrangères engagées avec des banques et des entreprises ira­niennes », s’est défendu le chef de la diplomatie américaine. Saluant ces « déclarations », M. Zarif a, lui, réclamé une véritable mise en oeuvre de « tous les bénéfices » que devrait tirer l’Iran de l’accord. Ce qui signi­fie que l’inquiétude des Iraniens n’est pas dissipée.

Et à raison, explique Dr Hicham Ahmed, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire : « Téhéran a raison de s’in­quiéter car l’accord ne lui a pas apporté tous les bénéfices attendus. Washington n’a pas respecté toutes les clauses de l’accord et l’a même contourné. Il a cherché d’autres dos­siers qui n’y sont pas inclus, comme celui des missiles balistiques, pour bloquer le dégel des avoirs iraniens ou lever totalement les sanctions. C’est un jeu d’équilibriste que tente Washington : empêcher l’Iran d’ac­quérir l’arme nucléaire sans lui don­ner tous les bénéfices qui lui permet­traient de récupérer sa puissance économique et politique dans la région, car les Américains sont tou­jours sceptiques vis-à-vis de l’Iran », analyse-t-il.

Ainsi, alors que Washington tend une main à Téhéran, il le frappe de l’autre. Cette dualité américaine s’est traduite cette semaine avec la déci­sion de la Cour suprême — la plus haute juridiction américaine — qui a obligé Téhéran de s’acquitter de 2 milliards de dollars auprès de 1 000 victimes américaines d’attentats sou­tenus par Téhéran. Des rescapés d’at­taques et représentants d’Américains tués demandaient le versement de ces fonds. Parmi eux figurent les proches de 241 soldats américains tués le 23 octobre 1983 dans deux attentats suicide qui avaient frappé les contin­gents américain et français de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. Sont concernées aussi les victimes d’un attentat en 1996 contre les tours de Khobar en Arabie saou­dite, qui avait tué 19 Américains. La décision a été évidemment rejetée par l’Iran, qui l’a qualifiée de « vol contre les avoirs de la République islamique allant à l’encontre du droit interna­tional », selon les termes de Hossein Jaber Ansari, porte-parole du minis­tère iranien des Affaires étrangères.

D’une pierre plusieurs coups
« Par ces manipulations, Washington veut faire d’une pierre plusieurs coups. D’abord, garantir que l’Iran ne fabriquera jamais une arme atomique. Ensuite, contenir la colère de ceux qui ont été ulcérés par la conclusion de cet accord, dont les pays du Golfe avec à leur tête l’Ara­bie saoudite, des alliés traditionnels avec lesquels les Américains ont d’importants intérêts. En outre, Washington veut calmer la colère d’Israël et des Républicains qui accusent toujours l’Administration Obama d’avoir en quelque sorte cédé à la République islamique en concluant un tel accord », explique Dr Hicham Ahmed.

On se trouve donc face à un jeu de diplomatie subtil de part et d’autre, chaque partie cherchant à tirer le maximum de profits. Si les Etats-Unis tentent ces manipulations, l’Iran fera tout pour concrétiser les résultats de l’accord. « L’Iran est la partie qui a gagné le plus, même si pour l’ins­tant, il n’a pas récolté tous ses fruits. Il lui suffit d’avoir libéré quelques milliards gelés (à force de négocier, il va récupérer le reste), de s’être libéré des sanctions qui étouffaient son éco­nomie et l’empêchaient d’exporter son pétrole et son gaz, et plus impor­tant de tout, cet accord a permis à l’Iran de réaliser son rêve éternel : redevenir une puissance régionale », explique Dr Hicham Ahmed. Et de conclure : « L’Iran ne permettra jamais que l’on revienne à la case départ ».

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