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Quand la Turquie rêve d’hégémonie

Abir Taleb avec agences, Dimanche, 08 novembre 2015

Après avoir gagné son pari des législatives, le premier ministre turc semble être tenté de devenir un acteur régional incontournable. Mais avec des éléments complexes et contradictoires, le jeu est risqué.

Quand la Turquie rêve d’hégémonie
Erdogan manie un double enjeu. (Photo:AP)

Parfois considéré comme un person­nage vaniteux et autoritaire qui rêve de réincarner l’Empire ottoman et donner à son pays une nouvelle puissance, ou encore comme un dirigeant cou­rageux qui a réussi à revigorer l’économie turque, et enfin comme un personnage mala­droit, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est en tout cas quelqu’un qui ne laisse pas indifférent. Et après la victoire surprise de son parti, l’AKP (Parti de la justice et du dévelop­pement), aux législatives du 1er novembre, où il a remporté la majorité absolue, il est surtout devenu incontournable.

En effet, outre les bouleversements qu’une telle victoire peut engendrer sur le plan interne — probable présidentialisation du régime, répercussions sur le dossier kurde, etc. (voir encadré) — le retour en force de M. Erdogan ne sera pas sans incidences sur les questions régionales. Un retour qui impose de nouvelles donnes, au moment où la région traverse une zone de turbulences avec des crises enchevêtrées, en commençant par la guerre en Syrie, voisine de la Turquie.

Car en Syrie, il n’y a pas une crise, mais des crises : la question des réfugiés qui est désor­mais devenue un élément de chantage entre la Turquie et l’Union Européenne (UE), la lutte anti-Daech (Etat Islamique, EI), le poids des autres groupes islamistes, les conséquences de l’intervention russe, l’avenir du président Bachar Al-Assad, et les conséquences de tout cela sur la question kurde, qui reste, pour Ankara, la priorité des priorités. Ainsi, cette primauté de la question kurde aux yeux d’An­kara lui impose un certain nombre de choix, souvent mal vus aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Turquie. Au sein de la Turquie, ses opposants lui reprochent son sens des priorités. « Les forces de la coalition internationale soutiennent les groupes kurdes qui combattent au sol les djihadistes, mais la Turquie, elle, combat ces mêmes Kurdes, et particulièrement le Parti de l’union démocra­tique (PYD), qualifié de groupe terroriste », regrettait il y a quelques jours Selahattin Demirtas, chef de file du parti pro-kurde HDP (le Parti démocratique des peuples), inter­viewé sur la chaîne de télévision française France 2. « Erdogan se trompe sur ce sujet. Sa politique est mauvaise, car en combattant les Kurdes, il renforce malheureusement l’Etat islamique ».

Pourtant, ces derniers mois, c’est pourtant bel et bien Daech qui s’est montré offensif sur le territoire turc. Même s’ils n’ont pas été revendiqués, les attentats de Suruç, le 20 juillet dernier, et d’Ankara, le 10 octobre, portent en effet la marque du groupe djihadiste, ont indi­qué les autorités. C’est pourquoi Ankara tente de montrer l’image d’un régime qui combat le terrorisme. Pour preuve, les récents coups de filet dans les milieux djihadistes (voir enca­dré). Mais là aussi, tout reste enchevêtré. « La position envers Daech ne devrait pas connaître un grand changement, quelle que soit la rhéto­rique officielle sur la lutte contre l’extrémisme religieux et le terrorisme. La politique turque contre Daech restera marquée par la volonté d’éviter que la bataille contre l’EI ne profite aux Kurdes syriens dans leurs aspirations à l’autonomie, et donc d’encourager les mêmes velléités chez les Kurdes turcs. Cette volonté politique imposera des limites à la participa­tion turque à la lutte régionale et internatio­nale contre l’EI », explique Dr Hicham Ahmed, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. En fait, le régime de M. Erdogan a longtemps été soupçonné de complaisance envers les groupes rebelles les plus radicaux qui combattent le régime de Damas, y compris l’EI. Après des mois de pression de la part de ses alliés de l’Otan, Ankara a accepté l’été dernier de rejoindre la coalition militaire contre l’EI menée par les Etats-Unis, s’attirant les foudres des djihadistes.

Et, si Ankara se dit désormais engagée dans cette lutte — la Turquie projette de mener « dans les prochains jours » une offensive militaire contre les djihadistes de l’EI, a dit le chef de la diplomatie turque, Feridun Sinirlioglu — de nombreux doutes persistent sur la volonté et les objectifs réels du régime. La lutte anti-EI reste pour de nombreux obser­vateurs un prétexte à une nouvelle campagne militaire au Kurdistan turc et à des bombarde­ments sur les positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) au Kurdistan d’Iraq.

Enjeux opposés
Outre ce double jeu, M. Erdogan tente de tirer profit au maximum de la crise syrienne. Conscient de l’importance du rôle de la Turquie dans le règlement de la crise des réfugiés, et face à une Europe qui compte tellement sur Ankara pour contrer les flux migratoires, qu’elle est prête à tout accepter de cet allié turc, il pousse son avantage jusqu’au bout dans et hors ses frontières pour être un acteur régio­nal incontournable.

Mais en Syrie aussi, la politique du régime turc répond à des stratégies complexes et par­fois contradictoires. Tout en se faisant passer pour un membre important de la coalition anti-EI et de la lutte contre le terrorisme, Ankara soutient certaines organisations islamistes considérées par certains comme terroristes, comme Ahrar Al-Sham, la plus puissante de la coalition militaire contre Damas, d’inspiration salafiste, et le Front Al-Nosra, la branche syrienne dAl-’Qaëda. Un soutien qui entre dans le cadre de la politique anti-Assad, puisque jusque-là, Ankara dit être contre toute solution qui maintienne le président syrien au pouvoir. Mais à ce sujet, la position de la Turquie est susceptible de changer en raison des nouvelles donnes régionales. « La position de la Turquie soutenant le camp opposé à Bachar et pour le départ de ce dernier devrait prendre en considération les derniers dévelop­pements régionaux après l’intervention mili­taire russe. Celle-ci a produit un assouplisse­ment de la position américaine et européenne envers Bachar. La Turquie devrait suivre », affirme Dr Hicham Ahmed.

Si un tel changement a lieu, ce sera dans le cadre de nouveaux chantages avec les acteurs en jeu. En effet, il y a d’un côté la Russie, dont le retour en force au Moyen-Orient change beaucoup de choses. Moscou veut garder cet allié qui, outre les questions politiques, lui offre divers débouchés sur la Méditerranée et l’Europe. Washington, lui, veut un membre influent de l’Otan dans cette région explosive du monde. Quant à l’Iran, qui compte devenir une puissance régionale, il tentera probable­ment de se rapprocher de la Turquie avec laquelle jusqu’à présent les relations étaient assez tendues. Ni l’Iran ni la Turquie ne peu­vent prétendre en effet devenir seules la grande puissance de la région, en éliminant la rivale.

Reste une dernière question, le lien avec les Frères musulmans. Selon Dr Hicham Ahmed, « l’inattendue large victoire de l’AKP devrait renforcer Erdogan dans ses choix de politique étrangère, déjà mis en place. Donc, son sou­tien aux Frères musulmans devrait se pour­suivre malgré les voix dans son parti, dont Ahmet Davutoglu, qui lui demandent d’opter pour une politique plus pragmatique et moins idéologique envers une puissance régionale comme l’Egypte ».

On se retrouve donc face à des doubles enjeux, des cartes contradictoires entre les mains de M. Erdogan. Et, à moins d’un jeu d’équilibriste virtuose, face aussi à un jeu très risqué pour la Turquie et pour l’ensemble de la région.

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