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La Turquie fait jouer la carte des migrants

Maha Al-Cherbini avec agences, Dimanche, 18 octobre 2015

Devenue la porte d'entrée vers l'Europe pour des milliers de réfugiés, la Turquie est pressée par l’UE pour signer un « plan d’action commun » visant à tarir les flux des migrants. Une occasion saisie par Ankara pour faire valoir ses conditions.

Face à une crise qui ne cesse de prendre de l’ampleur, l’Europe tente tant bien que mal de trouver des solutions pour contrer l’arrivée en masse de migrants et de réfugiés sur son territoire. Depuis que cette crise a éclaté au grand jour, les dirigeants de l’Union Européenne (UE) semblaient trébucher. Cette fois-ci, ils cherchent des solutions qui incluent d’autres parties, à savoir la Turquie. Lors d’un sommet tenu à Bruxelles jeudi dernier, les 28 chefs européens ont pressé la Turquie à apporter sa contribution à la crise. Une contribution qui devient « urgente », car la Turquie est devenue la porte d’entrée pour les réfugiés vers l’Europe. Réalisant qu’une solution à ce dilemme doit passer par Ankara, le club européen a manié la carotte face à la Turquie lors du sommet de Bruxelles. Après deux jours de négociations difficiles, l’UE a arraché un « plan d’action commun » à Ankara pour endiguer ces flux migratoires. « La Turquie s’est enfin montrée prête à accueillir davantage de réfugiés et à leur offrir plus de perspectives pour leur éducation et leur travail, à mieux les enregistrer, à une surveillance des frontières plus efficace », s’est félicité le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Selon les observateurs, ce sont les intérêts réciproques qui ont eu le dernier mot à Bruxelles : Offrir des concessions à Ankara en contrepartie de son engagement à freiner le flux migratoire. « L’UE veut en finir avec ce casse-tête. De petits pays comme le Danemark, la Norvège et la Finlande s’impatientent pour arrêter ce flux migratoire, car le nombre de leurs habitants est faible et ils souffrent déjà d’islamophobie. Même les grands pays, comme la France, ont peur de la propagation de l’islam radical sur leur sol. L’existence de milliers de réfugiés dans les pays européens va créer de graves problèmes politiques et sera dangereux pour les composantes de leurs populations », analyse Dr Mohamad Ahmad, conseiller au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Et de poursuivre : « L’UE somme la Turquie pour qu’elle suive l’exemple de la Jordanie qui accueille un million et demi de migrants dans des camps à ses frontières en contrepartie d’aides internationales. La Turquie peut faire de même si elle reçoit des fonds importants de l’UE ».

Jeu d’intérêts réciproques
Une occasion en or pour la Turquie, pour qui la crise des migrants n’est qu’une « carte de pression » qui lui permettrait d’imposer ses conditions à l’Europe. A la surprise du club européen, Ankara a exigé un chiffre exorbitant : trois milliards d’euros d’aide. Un chiffre qui doit encore être négocié, des diplomates européens émettant des doutes sur la possibilité de mobiliser un tel montant. « Le montant n’est pas encore fixé, mais nos aides doivent être consacrées à la création de centres de réfugiés », a souligné le président français, François Hollande, refusant tout chantage de la part d’Ankara.

Outre ces aides économiques, Ankara veut « ouvrir de nouveaux chapitres » de négociations d’adhésion à l’UE et être considéré comme un « pays sûr » (dont les ressortissants ne peuvent pas être considérés comme des réfugiés) par les Européens. « Nous ne signerons pas d’accord avant d’obtenir des progrès sur la question des visas Schengen », a prévenu le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. Sur ce point, les Européens restent divisés : d’aucuns ont promis d’accélérer les négociations pour faciliter l’octroi de visas aux ressortissants turcs, alors que le sujet suscite « des sueurs froides » dans d’autres Etats membres. « Nous ne renonçons pas aux critères de base qui sont la règle dans ce domaine », a rétorqué M. Juncker. Réticente, la chancelière allemande, Angela Merkel, a prévenu que son pays ne se laisserait pas forcer la main dans les négociations avec la Turquie. Accentuant la pression sur l’UE pour l’obliger à répondre à ses exigences, Ankara a fait monter les enchères samedi dernier, qualifiant le plan d’action de l’UE de « simple projet au budget inacceptable ». De quoi prouver qu’Ankara va d’ores et déjà utiliser la carte des réfugiés pour tirer le maximum de profits. « Je pense que l’UE n’aura pas d’alternative. Elle finira par se plier aux exigences turques », prévoit Dr Ahmad. Une analyse qui a sa part de crédibilité puisque Angela Merkel s’est rendue dimanche en Turquie pour discuter du plan d’action avec le gouvernement turc. « Une visite qui prouve que l’UE finirait par céder aux chantages turcs », conclut Dr Ahmad .

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