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L’Afghanistan en quête de paix

Maha Al-Cherbini, Lundi, 03 août 2015

Le second round de négociations entre les Talibans et le gouvernement afghan a été reporté en raison de l'annonce de la mort du mollah Omar. Sa succession pourrait donner un nouvel élan aux pourparlers, mais laisse craindre une division dans les rangs des Talibans.

Comme si l’Afghanistan était né sous une mauvaise étoile. Alors que le rêve de la paix se profilait à l’horizon, l’annonce surprise de la mort du mollah Omar — chef des Talibans depuis deux décennies — semble mettre des bâtons dans les roues, au moins pour le moment. Suite à cette annonce, le Pakistan a été forcé de reporter sine die le deuxième round des pourparlers de paix prévu vendredi et samedi derniers sur son sol entre les Talibans et le gouvernement afghan sous l’égide des Etats-Unis et de la Chine. Ces derniers jours, les Etats-Unis, qui prévoient de retirer leurs dernières troupes d’Afghanistan en 2016, et la Chine, prête à investir des milliards de dollars en Afghanistan et au Pakistan, ont accentué les pressions sur Islamabad afin de rallier les Talibans à la paix. Une première prise de contact officiel entre les Talibans et le pouvoir afghan a eu lieu le 8 juillet à Murree, au Pakistan, ce qui constituait un pas historique sur la voie d’une réconciliation attendue depuis plus de 13 ans.
Selon les experts, l’annonce de la mort du mollah Omar ne va pas annuler les pourparlers. En effet, le choix du nouveau leader taliban, le mollah Akhtar Mansour, bras droit du mollah Omar, réputé pragmatique, modéré et très proche du Pakistan, semble de bon augure pour le processus de paix. « Le mollah Mansour est un modéré, favorable à la paix et aux pourparlers. Il dirige opérationnellement les Talibans depuis deux ans. Il a joué un rôle actif dans les pourparlers du 8 juillet à Murree », souligne Abdul Hakim Mujahid, ancien taliban devenu membre du Haut Conseil afghan pour la paix. « Je pense que sous sa gouverne, la paix sera renforcée et les Talibans seront à terme intégrés dans le jeu politique afghan », a-t-il ajouté. Même optimisme partagé par les Etats-Unis qui ont jugé que la mort du mollah Omar représentait clairement un moment opportun pour que les Talibans scellent « une paix authentique » avec le gouvernement afghan. De toute façon, la désignation du mollah Mansour est vue comme une « victoire » pour le Pakistan, parrain historique des insurgés qu'il veut rallier à un processus de paix visant à stabiliser un pays endeuillé par une escalade de violences après le départ, en décembre, de l’essentiel des forces de l’Otan.
Selon certains analystes, même les Talibans, qui rejettent le processus de paix, finiront par l’accepter, de peur de se retrouver isolés sur la scène internationale face à un rival de poids : Daech, surtout que les Etats-Unis, la Chine et même l’Arabie saoudite ainsi que le Pakistan ont affiché leur soutien au processus de paix afghan.
Possible division
Malgré cet air d’optimisme, la première transition de pouvoir au sein des Talibans ne va pas passer sans problèmes. De sérieux doutes persistent sur une possible division dans les rangs des Talibans les jours à venir. Déjà, des voix discordantes commencent à s’élever au sein de la rébellion contre un processus de succession trop rapide et non conforme, certains commandants préférant la nomination du fils du mollah Omar, Yacoub, 26 ans, ou reprochant au mollah Mansour sa trop grande proximité avec le Pakistan. « Plusieurs membres du conseil taliban, incluant trois membres fondateurs, se sont opposés à la nomination d’Akhtar Mansour », a déclaré un membre de la « Choura de Quetta », organe central des Talibans du nom de la ville du sud-ouest pakistanais où il est basé. « Le mollah Mansour est considéré comme l’homme du Pakistan, c’est ce qui explique les différends au sein du leadership des Talibans », a renchéri un cadre de la rébellion. Dans une tentative de dissiper ce spectre de fragmentation, le mollah Mansour a appelé, samedi, dans son premier message audio, à l’« unité » du mouvement islamiste. « Les divisions dans nos rangs ne feront que servir nos ennemis », a mis en garde le mollah Mansour. En effet, les mises en garde du mollah Mansour ont une bonne part de crédibilité car d’éventuelles divisions dans les rangs des Talibans vont sans doute servir à Daech qui pourrait intensifier son recrutement chez son rival islamiste après la mort du mollah Omar. Depuis plusieurs mois, des commandants talibans, exacerbés par le long silence du mollah Omar, exigeaient des « preuves de vie » de leur chef qui vit au Pakistan depuis son éviction du pouvoir en 2001. Sans preuve concrète de sa vie ou hostiles aux pourparlers de paix, certains d’entre eux avaient déjà quitté les rangs des Talibans pour faire allégeance à Daech. Selon les analystes, la mort du mollah Omar est une bénédiction pour l’Etat Islamique (EI), car un nombre important de Talibans auront désormais davantage de raisons pour quitter le mouvement et rejoindre l’EI. Peut-être, un groupe ira-t-il de l’avant dans les pourparlers de paix mais un bon nombre d’entre eux pourraient aussi rejoindre l’EI. Dans une tentative de barrer la route à un tel scénario, le mollah Mansour avait adressé en juin une mise en garde claire au chef des djihadistes de l’EI, Abou-Bakr Al-Baghdadi, l’enjoignant de s’abstenir de toute implantation en Afghanistan, sous peine de « réaction » des Talibans.
Là, s’impose la question la plus cruciale : la mort du mollah Omar sera-t-elle de bon augure ou pas pour le processus de paix afghan ? Une question qui reste, pour l’heure, ouverte à tous les scénarios. Peut-être pourrait-elle promouvoir la paix sous l’égide d’un nouveau leader modéré, pragmatique et ouvert au dialogue avec le pouvoir afghan. Et peut-être aussi, cette mort pourrait-elle provoquer une crise existentielle chez les Talibans qui se concentreraient plutôt à préserver leur propre survie face à la menace croissante de Daech, foulant aux pieds les pourparlers de paix qui ne leur signifient rien .
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