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Les manoeuvres d’Erdogan

Maha Al-Cherbini, Lundi, 03 août 2015

Faisant de la lutte contre Daech un prétexte pour frapper le PKK sur son sol, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, replonge son pays dans le cauchemar kurde, alors que le scénario d'élections anticipées s'impose avec force.

Les manoeuvres d’Erdogan
Les Kurdes ont organisé de grandes manifestations en Turquie, brandissant le portrait de leur chef Abdullah Ocalan. (PHOTO:Reuters)
La manoeuvre du président turc, Recep Tayyip Erdogan, était claire dès la première minute : se servir de l’attentat suicide du 20 juillet à Suruç (sud) pour frapper la guérilla kurde sur son sol dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Pour légitimer ses frappes contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, jugé terroriste par Ankara), Erdogan a adressé, en route, quelques coups à Daech pour se disculper de tout soutien à ce groupe terroriste, redorer son image sur la scène internationale et satisfaire aux Américains. Il s’agit là d’une manoeuvre à haut risque car elle ne fera que replonger le pays dans l’abîme d’un conflit kurde sanglant qui a fait plus de 45 000 morts pendant plus de 30 ans. L’histoire nous apprend que jouer avec la carte kurde c’est jouer avec le feu, surtout que la plus importante communauté kurde du monde vit en Turquie (environ 15 millions, soit 20 % de la population).
Bien que l’attentat de Suruç ait été attribué au groupe Etat Islamique (EI), Erdogan a adressé l’essentiel de ses frappes au PKK. En une dizaine de jours, l’armée turque a fait état de dizaines de frappes aériennes contre le PKK et trois seulement contre l’EI, faisant plus de 260 morts parmi les Kurdes outre les 400 blessés. En riposte, le PKK a mené des attaques meurtrières contre des postes de police, des soldats en faction ou des convois militaires. Dimanche, la rébellion kurde a franchi un nouveau palier en menant un attentat contre une gendarmerie turque faisant 2 morts et 24 blessés. La veille, trois soldats turcs ont été tués dans une autre attaque d’un convoi militaire dans le sud-est du pays à majorité kurde. Autre chiffre prouvant que la priorité opérationnelle du régime n’était autre que casser la guérilla kurde : parmi les 1 300 personnes arrêtées dans le pays ces derniers jours, 847 ont été détenues pour leurs liens avec la rébellion kurde contre 137 pour des liens avec l’EI. Selon les experts, cette guerre ouverte contre les Kurdes torpille tous les efforts de paix déployés depuis deux ans par Erdogan, encore premier ministre, pour freiner les bains de sang et aboutir à une solution au mal kurde qui constitue une épine dans le pied du régime turc.
Principale cible, le HDP
Mais pourquoi Erdogan torpille-t-il de ses propres mains le processus de réconciliation qu’il a lui-même entamé en 2013 avec le chef kurde Abdullah Ocalan emprisonné à vie ? Une question qui trouve sa réponse dans les résultats des législatives du 7 juin dernier. Là, on peut déduire facilement qu’il s’agit d’une sorte de « vengeance » ou de « punition » adressée au Parti démocratique du peuple (HDP, pro-kurde) considéré comme le grand vainqueur des législatives. Avec 13 % des voix et 80 élus, ce parti a obtenu un score inattendu et a privé le parti au pouvoir (AKP) de sa majorité absolue pour la première fois depuis 2002. Selon l’opposition, M. Erdogan veut à tout prix affaiblir ce parti qui constitue sa nouvelle « bête noire » avant de convoquer des élections anticipées en novembre. « Une atmosphère de chaos est volontairement créée dans la perspective d’élections anticipées », a affirmé le jeune leader du HDP, Selahattin Demirtas, devenu la cible prioritaire du pouvoir. A 42 ans, ce leader pro-kurde devient l’opposant numéro un d’Erdogan : il n’hésite pas à provoquer publiquement et frontalement le président en s’interrogeant sur sa santé mentale. Selon le leader du HDP, l’unique objectif du président est de « déstabiliser » le pays pour prouver le mérite de son parti (AKP) qui a réussi à instaurer la paix dans le pays pendant 13 ans et aussi prouver à son peuple qu’un régime présidentiel fort est l’unique bouée de sauvetage pour ce pays menacé par le terrorisme régional, d’autant que la Turquie peine toujours à former un gouvernement de coalition avec l’opposition.
Prouvant son inimitié envers le HDP, le gouvernement islamo-conservateur a intensifié cette semaine l’offensive judiciaire contre les leaders politiques kurdes de ce parti, ciblant d’abord Selahattin Demirtas, accusé de « menacer la sécurité nationale » et d’« inciter à la violence », en refusant de condamner les actions du PKK. Si l’instruction est menée à son terme et qu’il est jugé, il risque jusqu’à 24 ans de prison. Après Demirtas, c’était le tour de la coprésidente du parti, Figen Yuksekdag, visée elle aussi par une enquête judiciaire, ouverte pour « propagande en faveur du terrorisme ». Aveuglé par son désir morbide de monopoliser tous les pouvoirs, Erdogan ne fait que noyer son pays dans le tourbillon de la violence et de l’anarchie, de quoi ronger de plus en plus sa popularité et son avenir politique.
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