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Choix difficile en Turquie

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 20 juillet 2015

Alors que le nouveau gouvernement n'a toujours pas été formé, deux scénarios sont possibles en Turquie : une coalition gouvernementale fragile ou des élections anticipées en décembre.

Choix difficile en Turquie
Malgré les sourires, le premier ministre turc et l'opposition peinent toujours à former un gouvernement de coalition. (Photos : AP)

Un mois et demi après les législatives du 7 juin, la Turquie n’a toujours pas de gouvernement. Et il semble que l’on se dirige vers des élections anticipées. En effet, c’est la première fois depuis son accession au pouvoir en 2002 que l’AKP (Parti de la justice et du développement) n’a pas remporté la majorité absolue. Et la faible majorité qu’il a obtenue ne lui a pas permis de former un gouver­nement tout seul, ce qui a plongé le pays dans un marathon de tractations serrées pour la formation d’une coali­tion qui semble difficile à mettre en place.

Samedi prochain, un nouveau cycle de discussions entre l’AKP et les trois partis de l’opposition va démarrer de nouveau après l’échec du parti au pouvoir à rallier l’opposition tout au long des discussions de la semaine dernière. Selon les experts, la Turquie est presque « paralysée » depuis le 7 juin dernier : aucun pas sérieux n’a été franchi sur la voie de la formation d’une nouvelle équipe gouvernemen­tale. Un retard prémédité de la part de l’homme fort du pays, Recep Tayyip Erdogan, soucieux de reconduire son pays aux urnes dans l’espoir d’effacer sa cuisante défaite le 7 juin. Preuve de cette préméditation, Erdogan a atten­du 32 jours avant de confier, le 9 juillet, la tâche de la formation du gouvernement à son premier ministre, Ahmet Davutoglu. Un retard « anor­mal » qui lui a attiré la foudre de l’opposition ayant accusé le président de laisser pourrir la situation politique pour convoquer des élections antici­pées. « L’AKP dirige illégalement le pays depuis un mois alors qu’il n’en a pas le droit », a fustigé Selahattin Demirtas, leader du HDP (Parti démocratique des peuples).

Or, M. Davutoglu aura 45 jours pour réussir sa tâche draconienne, sinon, le président convoquerait des élections anticipées en décembre pro­chain. « Ce qui se passe en Turquie est très rare dans l’histoire de ce pays et peut-être sans précédent. Jamais un président n’est resté plus d’un mois après les législatives pour don­ner au chef du parti gagnant l’ordre de former un gouvernement. C’est une manoeuvre de la part d’Erdogan afin de convoquer des élections anti­cipées où il n’aura rien à perdre. Il est déjà perdant et la faible majorité qu’il a collectée le 7 juin ne lui per­mettra jamais de réaliser son rêve de présidentialiser le régime. Erdogan veut désormais prouver à son peuple que la défaite de son parti est syno­nyme de chaos politique et de régres­sion économique. Ainsi, dans le cas d’élections anticipées, le peuple cor­rigera sa faute et redonnera la majo­rité à l’AKP », analyse Mohamad Abdel-Qader, expert du dossier turc au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Manoeuvres

En laissant le pays sans gouverne­ment le plus longtemps possible, Erdogan aspire à faire d’une pierre plusieurs coups. Premièrement, il veut déformer l’image de l’opposition turque inapte à s’unir pour former un gouvernement solide et prouver du même coup le mérite de son parti qui a gouverné le pays d’une main de fer au fil de 13 ans. Plus important encore, Erdogan tient à raviver dans les mémoires des Turcs les souvenirs amers des gouvernements de coali­tion avec tous leurs échecs : incerti­tude, fragilité, incohérence et aussi incapacité à prendre des décisions sous le poids des querelles internes. Avant que l’AKP ne règne seul, et pendant dix ans — de 1992 à 2002 —, cinq gouvernements et quatre pre­miers ministres s’étaient succédé, certains ne tenant que quelques mois. C’est donc sur la fragilité des alliances et le spectre de l’instabilité que mise Erdogan pour regagner sa popularité et prouver au peuple qu’un régime présidentiel fort serait l’unique voie vers un avenir sûr et prospère. Selon les experts, le pari du Sultan semble risqué. Pourquoi ne pas essuyer un nouveau revers aux urnes en décembre prochain ? « Rien n’a changé pour le peuple turc. Erdogan reste le leader corrompu et le dicta­teur avide de pouvoir. Je pense que des élections anticipées pourraient être pires pour l’AKP qui est de plus en plus impopulaire en Turquie à cause des dérives autoritaires de son leader, de ses faillites économiques et des scandales de corruption qui l’en­tourent », prévoit Mahmoud Farag, expert politique.

Avant de penser aux enjeux d’un scrutin anticipé, il faut d’abord don­ner à M. Davutoglu la chance de former sa coalition. Une tâche qui semble herculéenne pour le moment. Deux semaines ont déjà passé, et aucune coalition ne se profile à l’ho­rizon. Pendant quatre jours de discus­sions avec l’opposition la semaine dernière, aucune coalition n’a émer­gé, car les trois partis d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), le Parti de l’action nationaliste (MHP, nationaliste) et le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) ont rejeté toute alliance avec le parti présidentiel. Déjà, la position du HDP était claire dès la première minute, rejetant caté­goriquement toute alliance avec l’AKP au lendemain du scrutin. Quant au CHP et au MHP, ils ont posé des conditions strictes à une alliance avec l’AKP, difficilement acceptables par le parti au pouvoir, notamment la réouverture des enquêtes anticorruption qui visent le régime et une mise à l’écart politique de M. Erdogan qui rêve d’instaurer un système présidentiel pour renfor­cer ses pouvoirs. L’opposition exige qu’il s’en tienne strictement aux pré­rogatives protocolaires que lui accorde la Constitution. « Malgré la réticence de l’opposition, elle pour­rait s’allier à l’AKP à la dernière minute. En politique, tout est pos­sible. C’est une affaire de chantage. Chaque parti veut saisir l’occasion pour tirer le maximum de profits. Mais, même si l’AKP réussit à former une coalition, elle sera fragile, diffi­cile et précaire », prévoit M. Abdel-Qader. Une fois cette coalition for­mée, rien n’indique quelle sera sa forme. Idéologiquement, les nationa­listes du MHP semblent plus proches de l’AKP, mais une telle alliance pourrait condamner à mort le proces­sus de paix avec les Kurdes et replon­ger le pays dans une vague de vio­lences kurdes sans merci. Les divi­sions sont assez fortes entre le MHP, qui s’oppose à la poursuite des dis­cussions de paix avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et le HDP — pro-kurde — qui y est très favorable.

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