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Téhéran joue ses dernières cartes

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 25 mai 2015

A un mois de la date butoir pour parvenir à un accord final sur le nucléaire iranien, Téhéran fait monter les enchères afin de tirer le meilleur parti de l’accord avec les Six.

Téhéran joue ses dernières cartes
Parallèlement aux négociations nucléaires, des manifestations ont éclaté dans les rues de Téhéran pour dénoncer le bombardement du Yémen. (Photo:AP)

C’est le 30 juin que l’Iran et les Six devraient parvenir à un accord définitif sur le nucléaire. Les négociations s’intensifient donc afin d’aplanir les dernières pierres d’achoppement susceptibles de mettre des bâtons dans les roues à la dernière minute. Dans cet objectif, un nouveau round de négociations entre l’Iran et les Six s’est ouvert hier mardi à Vienne pour discuter des principales discordes : mécanismes de vérification du respect par Téhéran des termes de l’accord, rythme de la levée des sanctions internationales imposées à l’Iran et degré de l’enrichissement de l’uranium iranien. Selon les experts, sans consensus sur ces trois volets, l’ensemble de la négociation serait réduit en poussière. En fait, les pourparlers entamés interviennent à la suite d’une séance de discussions de trois jours qui a pris fin vendredi dernier au niveau des directeurs politiques à Vienne. Mais toujours sans résultat tangible. « En raison de l’étendue et de la complexité des sujets, les progrès dans les discussions sont très lents », a déploré vendredi Abbas Araghchi, un des principaux négociateurs iraniens.

Tandis que les protagonistes avaient fait profil bas tout au long des mois derniers pour atteindre un accord final, les tensions deviennent de plus en plus perceptibles à l’approche du 30 juin prochain, surtout du côté iranien qui devient plus réticent que jamais. Au lieu de présenter des concessions pour laisser passer un accord qui sauverait son économie étranglée par les sanctions, le régime des mollahs n’a fait que monter les enchères ces dernières semaines. Une façon de faire d’une pierre deux coups : dicter ses propres conditions à l’approche de la signature d’un accord final et satisfaire aux faucons du régime qui veulent stopper les négociations avec les Américains. Dernière manoeuvre en date des conservateurs iraniens : 80 députés iraniens, sur 290, ont soumis au parlement une proposition de loi qui prévoit l’arrêt des négociations avec les Américains jusqu’à ce que ces derniers arrêtent de menacer l’Iran. Si cette proposition de loi est votée, les négociateurs iraniens devraient stopper les négociations avec les Américains, mais continuer les pourparlers avec les autres membres des Six.

Dans cette ambiance alourdie de menace et de méfiance, Téhéran s’est montré plus entêté que jamais, surtout lors des pourparlers de la semaine dernière qui ont porté sur la question des inspections de ses sites militaires, un des dossiers les plus délicats de l’accord. Attisant la colère des Occidentaux, les négociateurs iraniens ont refusé les demandes occidentales d’accéder aux sites nucléaires iraniens. « Nous ne permettrons aucune visite, sous aucun prétexte, des sites militaires. Nous considérons la demande des Occidentaux comme une demande officielle d’espionnage », a lancé le général Amir Ali Hadjizadeh, chef de la force aérospatiale des Gardiens de la révolution. Même réticence affichée par le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif, et le président Hassan Rohani qui a affirmé que son pays « ne signerait aucun accord qui permettrait aux étrangers d’accéder à ses secrets militaires ». Depuis 2011, l’Iran refuse notamment l’accès à sa base militaire de Parchin, près de Téhéran, soupçonnée par l’AIEA d’avoir abrité des essais susceptibles d’être appliqués au nucléaire. « Tout ce que l’Iran fait ces derniers jours n’est qu’une manoeuvre pour satisfaire les faucons de son régime qui critiquent les concessions faites par les négociateurs iraniens, et aussi faire pression sur les Américains pour aboutir à un accord qui comporte le moins de concessions possibles », analyse Dr Mahmoud Farag, expert du dossier iranien. Cela dit, le politologue prévoit qu’ils finiront tout de même par signer l’accord. « L’Iran a largement besoin de ses énormes soldes gelées à l’étranger pour redresser son économie. Côté américain, le président Barack Obama va se déployer à signer un accord qui redorerait son image sur la scène internationale après ses échecs en Iraq et en Afghanistan. Déjà, des tractations sont en cours entre Obama et les républicains du Congrès — opposés à cet accord — pour laisser passer un accord avec l’Iran », dit-il.

Tensions régionales
En attendant, soucieux de dialoguer en position de force lors des prochains jours considérés comme décisifs, Téhéran s’est montré cette semaine incisif face à la communauté internationale. En commençant par Israël – son éternel ennemi —, Téhéran a averti être prêt à frapper Haïfa et Tel-Aviv avec l’aide du Hezbollah libanais en cas d’agression sioniste. « Plus de 80 000 missiles du Hezbollah sont prêts à détruire Tel-Aviv et Haïfa », a défié le général Yahya Rahim Safavi, conseiller militaire auprès de Khamenei. Outre Israël, Téhéran a haussé le ton contre Riyad qui poursuit sa campagne aérienne contre le Yémen pour empêcher les Houthis de prendre le contrôle du pays. Depuis le début des raids aériens de l’Arabie saoudite et sa coalition de pays arabes contre les Houthis au Yémen, le ton ne cesse de monter entre Téhéran et Riyad. Vendredi, les autorités iraniennes ont organisé des manifestations à travers le pays pour dénoncer les bombardements au Yémen. « Mort à la famille d’Al Saoud », « Mort à l’Amérique », ou encore « Mort à Israël » étaient les slogans scandés par les manifestants. Envenimant de plus en plus ses relations avec Riyad et Washington, Téhéran a envoyé samedi un navire avec un chargement d’aide humanitaire de 2 500 tonnes au Yémen, menaçant de lancer une guerre contre tout Etat qui osera attaquer son navire. Selon les experts, Téhéran ne fait qu’irriter Riyad et Washington en insistant sur le fait de délivrer son aide dans un port yéménite, et non via la plate-forme de l’Onu à Djibouti, en face des côtes du Yémen. Déjà fin avril, les avions de chasse saoudiens avaient empêché l’atterrissage d’un avion iranien chargé d’aide humanitaire en bombardant la piste de l’aéroport de la capitale yéménite. « Toutes ces menaces ne sont que des tentatives visant à prouver la puissance militaire de l’Iran vis-à-vis de ses ennemis. Mais, en fin de compte, l’Iran ne pourra jamais ni frapper Israël, ni attaquer les Etats-Unis ou l’Arabie saoudite. Malgré ces déclarations, Téhéran aiguise d’impatience pour apaiser ses relations avec la communauté internationale afin de jouer le rôle de superpuissance régionale. Mais c’est l’habitude des Iraniens : ils mettent la pression jusqu’à la dernière minute pour obtenir le plus de gains possibles », conclut Dr Farag .

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