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Moataz Salama: La montée de l’EIIL est une aubaine pour Damas

Maha Salem, Mardi, 08 juillet 2014

Moataz Salama, politologue et spécialiste du dossier syrien au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, minimise les dan­gers de l’EIIL sur la Syrie. Il estime que Bachar Al-Assad peut en profiter pour tirer son épingle du jeu.

Moataz Salama

Al-ahram hebdo : Avec le maintien de Bachar Al-Assad au pouvoir et l’affaiblissement de l’opposition syrienne, quelle menace représente l’annonce de la création d’un Etat islamique à cheval sur la Syrie et l’Iraq ?

Moataz Salama : Tout d'abord, je pense que c’est un Etat imaginaire qui n’existera jamais dans la réalité. C’est un groupe armé et non pas un Etat. Ça restera une carte géographique vir­tuelle seulement. Selon cette carte publiée dans les sites Internet, l’Etat Islamique (EI) du calife doit grouper tous les pays islamiques. Mais, sa capacité et sa puissance sont limitées. L’EI contrôle seulement les régions désertiques ou bien les régions qui souffrent déjà de conflits et de chaos.

Cela dit, la Syrie n’est pas le seul pays menacé par le danger de cet « Etat ». Ce dernier est com­posé des groupes terroristes que les services de renseignements de plusieurs pays exploitent pour contrôler et dominer d’autres pays.

Mais, le vrai problème est que ces groupes changent leur idéologie et leur esprit avec le changement de leurs chefs ou de leurs dirigeants. Ils n’ont ni foi ni loi. Ils n’ont ni principes ni doctrines stables et fixes. Par exemple au début, l’armée de l’Etat Islamique en Iraq et au Levant (EIIL) était une branche d’Al-Qaëda mais, avec le changement de son dirigeant, elle s’en est détachée et a refusé tout lien avec Al-Qaëda.

Ces groupes s’intéressent seulement à leurs intérêts. Ils profitent des crises, des conflits et des situations critiques qui secouent différents pays pour s’y incruster. En même temps, après avoir reçu l’aide ou le soutien d’une certaine partie, ces groupes appliquent leur propre straté­gie et leur propre politique, négligeant les pays donateurs. A cet égard, l’EIIL ne peut jamais dominer ou contrôler un pays puissant et il ne représente pas de vrai danger.

— Cela signifie-t-il que l’armée syrienne peut vaincre facilement ce groupe armé ?

— L’armée syrienne est forte, mais elle est fatiguée par ces 3 ans de conflit. Et le régime ne veut pas ouvrir un nouveau front. Déjà, il affronte plusieurs défis plus importants et des problèmes plus sérieux qui menacent son existence. Par exemple, il lutte pour que Damas et les grandes villes syriennes restent sous son contrôle et ne tombent pas dans les mains de l’opposition armée.

De même, il essaye de trouver une issue poli­tique pour que la communauté internationale et arabe le soutienne. Maintenant, le régime syrien veut bien entamer un nouveau round de négocia­tions avec l’opposition, car il est dans la position du plus fort, et ce, en raison du chaos qui plane sur la région.

Paradoxalement, la montée de l’EIIL est consi­dérée par le régime de Damas comme une aubaine. Les combats menés par ce groupe et sa montée fulgurante attirent l’attention de la com­munauté internationale et ce genre de nouvelles éclipse tous les autres événements dans les pays arabes et dans toute la région.

Pour le moment, l’EIIL ne représente pas de véritable danger pour le régime syrien. Peut-être que, plus tard, il le sera si sa domination sur les territoires iraqiens s’étend.

Mais en attendant, le président syrien Bachar Al-Assad exploite ce danger pour prouver à la communauté internationale qu’il combat le terro­risme et non pas ses opposants. Pour lui, c’est aussi une occasion pour leur inculquer la respon­sabilité de toutes ces violences. En outre, Bachar tente d’exploiter ce danger pour jeter l’effroi dans le coeur de l’Occident et mener des négocia­tions tacites dans son intérêt.

— La situation actuelle est-elle donc en faveur de Bachar Al-Assad ?

— Bien sûr. D’abord, ce groupe ne peut pas avancer en Syrie facilement à cause de la pré­sence de plusieurs tribus et entités syriennes opposées au régime, mais tout autant opposées à l’EIIL. Il existe aussi sur le terrain d’autres fac­tions dont chacune veut maintenir sa domination, comme le Front Al-Nosra, l’Armée syrienne libre et d’autres groupes djihadistes.

Bachar compte sur une politique de longue haleine. Il laisse ses adversaires se combattre entre eux. Ils sont en train de se détruire les uns les autres. La situation actuelle réalise une cer­taine sécurité pour le régime syrien. Bachar compte aussi sur le fait que la communauté inter­nationale, s’inquiétant du chaos qui plane sur la région, ne cesse d’aider l’opposition et l’Armée syrienne libre.

— Mais le statu quo semble s’éterniser ...

— Les deux camps ont leur point de force. L’Armée syrienne libre possède une force consi­dérable grâce aux aides accordées par certains pays arabes et occidentaux. A l’intérieur du pays, elle est soutenue par des tribus et des factions opposées au régime syrien. Mais aussi par des généraux et des officiers qui ont déserté l’armée syrienne.

L’autre camp, de son côté, exploite le conflit confessionnel pour influencer ses partisans à l’intérieur et ses alliés à l’étranger. Il profite du soutien de certains pays comme l’Iran, l’Iraq et le Hezbollah. Ce dernier aide le régime syrien car le maintenir au pouvoir lui garantit une certaine protection. Et si le régime syrien chute, le Hezbollah n’aura plus la même force au Liban.

— La situation actuelle signifie-t-elle que la région est menacée par une guerre confession­nelle entre sunnites et chiites ?

— Non. D’abord, une guerre de ce genre implique deux grands pays de la région : l’Iran et l’Arabie saoudite. Et ces deux pays ne veulent surtout pas se lancer dans une telle guerre. L’Iran, par exemple, n’a pas d’alliés forts capables de le soutenir. L’Arabie saoudite, elle, ne possède pas de forte armée. Alors les deux pays exercent des pressions, mais ne prendront pas le risque d’une guerre .

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