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Arabie saoudite : Le Royaume wahhabite déclare la guerre aux islamistes

Abir Taleb avec agences, Lundi, 10 mars 2014

L’Arabie saoudite a pris des mesures sévères pour parer à toute menace islamiste.

L’Arabie saoudite a classé cette semaine un certain nombre de groupes islamistes comme « organisations terroristes ». Le ministère saoudien de l’Intérieur a publié une liste « nouvellement créée » d’organisations et de groupes prohibés, citant en particulier Al-Qaëda, qui avait mené des attaques meurtrières entre 2003 et 2006 dans le Royaume, et ses branches au Yémen, en Iraq et en Syrie (le front Al-Nosra). Il cite aussi « les Frères musulmans, l’Etat Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), le Hezbollah en Arabie et les rebelles Houthis du Yémen ». Le « Hezbollah en Arabie saoudite » est un groupuscule clandestin chiite qui s’est manifesté quelques fois dans le passé et qui serait appuyé par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah libanais. Quant aux Houthis, ils sont des rebelles chiites zaïdites qui contrôlent des régions du nord du Yémen proches de la frontière saoudienne.

Dans le même temps, les autorités saoudiennes ont lancé un ultimatum de 15 jours (à partir de vendredi dernier) aux ressortissants combattants à l’étranger pour rentrer au pays, en allusion surtout aux Saoudiens participant à la guerre en Syrie aux côtés des groupes djihadistes.

Des décisions qui paraissent paradoxales lorsqu’on sait que Riyad soutient l’opposition syrienne. Et surtout lorqu’on sait que l’Arabie saoudite, monarchie absolue et berceau de l’islam, applique une version extrêmement rigoriste de l’islam, le wahhabisme, et que c’est l’Arabie saoudite qui a exporté des idéaux extrémistes vers le reste du monde arabo-musulman.

Pourquoi donc ce revirement ? Une fois de plus, il s’agit d’une prise de position qui n’a rien à voir avec la religion. Tout est question de politique. Et de conflits d’intérêts. En effet, selon les experts, l’Arabie saoudite traverse actuellement une grave crise due à plusieurs facteurs. D’un côté, le vieillissement du pouvoir ouvre la voie à des guerres de clans pour la succession. De l’autre, le Royaume voit son influence régionale s’effriter aux dépens de l’Iran. Autrefois champion incontesté du monde arabe, Riyad a perdu son pouvoir sur l’Iraq, n’a pas réussi à déloger Assad en Syrie et voit qu’au Liban le Hezbollah chiite contrôle le pays. Et, l’ouverture de Washington sur Téhéran, ennemi juré des Saoudiens, fait craindre le pire. A cela s’ajoute la crainte d’une contagion du Printemps arabe.

Le paradoxe saoudien

Or, la politique saoudienne peut paraître contradictoire. En soutenant la rébellion syrienne, Riyad, farouche opposant au Printemps arabe, veut avant tout la chute du régime de Bachar Al-Assad, et ce, pour affaiblir l’Iran, dont il est le principal allié. « Ce n’est pas un soutien à l’opposition islamiste en Syrie de la part des Saoudiens », explique le politologue Mohamad Gomaa, du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Et d’ajouter : « L’objectif de Riyad est la chute de Bachar, c’est pour cela que vu que, sur le terrain, ce sont les groupes extrémistes affiliés à Al-Qaëda qui ont plus de poids, les Saoudiens ont commencé à soutenir l’opposition modérée ».

« Le wahhabisme est une sorte de salafisme. Cela dit, les Saoudiens s’opposent au salafisme djihadiste, comme Al-Qaëda et l’EIIL ou encore Al-Nosra, qui appellent au renversement des régimes par la force. De tels idéaux peuvent se retourner contre le régime saoudien lui-même. Par contre, Riyad soutient ce qu’on appelle les salafistes quiétistes, dont la doctrine s’arrête à la religion et ne constituent pas une menace », estime Dr Hicham Ahmad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

Pour ce qui est des Frères musulmans, « ils ont été de tout temps les ennemis du Royaume », explique Dr Hicham. C’est pour cela que Riyad a déclaré la guerre aux Frères musulmans, seule formation musulmane sunnite en mesure de concurrencer les Wahhabites sur le plan de la légitimité islamique, et dont une montée en Arabie constitue une menace réelle pour le pouvoir.

En déclarant la guerre aux Frères musulmans, l’Arabie a aussi déclaré la guerre au Qatar, avec Bahreïn et les Emirats arabes du Golfe. Les trois pays ont rappelé la semaine dernière leurs ambassadeurs au Qatar, une première dans l’histoire du Conseil de coopération du Golfe, qui rassemble depuis 1981 six monarchies du Golfe. Officiellement, ils reprochent à Doha ses ingérences dans les affaires de ses voisins. Officieusement, Riyad veut voir la diplomatie qatari rentrer dans le rang en rompant définitivement ses liens avec les mouvances islamistes liées aux Frères musulmans.

Les dirigeants du Royaume ont donc actuellement plusieurs dossiers à gérer en même temps : la Syrie, l’Iran, la mise au ban du Qatar, mais aussi la succession. Autant de questions délicates qui seront probablement discutées lors de la visite du président américain, Barack Obama, à Riyad prévue le 22 mars.

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