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Les mille et un démons du Liban

Abir Taleb , Mercredi, 13 mars 2024

Alors que des informations font état d’une probable prochaine opération militaire israélienne au Liban, l’implication du Hezbollah dans des affrontements avec Israël, depuis le début de la guerre contre Gaza, continue de diviser la classe politique libanaise. Décryptage.

Les mille et un démons du Liban
La préominence du Hezbollah dans la vie politique libanaise est à l’origine d’importantes tensions. (Photo : Reuters)

Si la trêve à gaza piétine, entre le Liban et Israël, la question de mettre fin aux tensions à la frontière n’est même pas à l’ordre du jour. Cette semaine encore, les échanges de tirs entre le Hezbollah et l’armée israélienne se sont poursuivis à la frontière entre les deux pays. Lundi 9 mars, l’agence Ani a déclaré qu’une frappe israélienne avait tué cinq personnes au Sud-Liban, dont trois membres du Hezbollah. Ce qui ramène le bilan, selon un décompte de l’AFP, à 312 morts libanais, en grande majorité des combattants du Hezbollah.

Mais au-delà des échauffourées continues des deux côtés de la frontière, ces dernières semaines, la guerre entre Israël et le Hezbollah a pris une tournure inquiétante. Et si les affrontements restent pour le moment cantonnés dans les régions frontalières, les menaces de guerre ouvertes se multiplient, plusieurs frappes ayant touché ces dernières semaines des territoires éloignés de la frontière, certaines tuant ou blessant des civils.

La guerre a en effet franchi un cap le 26 février dernier, lorsqu’Israël a mené son raid aérien le plus profond depuis des années au Liban, en ciblant Baalbek, dans l’est du pays, à une centaine de kilomètres de la frontière. Depuis, les informations selon lesquelles Israël entendrait aller plus loin dans sa guerre se multiplient. Le 29 février, la chaîne d’information américaine CNN a fait savoir que l’Etat hébreu prévoyait « une incursion terrestre au Liban, qui pourrait être lancée à la fin du printemps ou au début de l’été si les efforts diplomatiques échouaient à éloigner le Hezbollah de la frontière israélienne ». Et ce, même si jusqu’à présent, les deux parties ont maintenu la confrontation en dessous du seuil de la guerre ouverte.

Et, selon la chaîne 13 israélienne, le chef d’état-major de l’armée israélienne, Herzi Halevi, a donné pour instructions au brigadier-général Moshe Chico Tamir de « préparer plusieurs plans possibles pour une opération terrestre au Liban ». La chaîne a souligné que « Tamir possède une grande expérience du secteur nord lorsqu’il était dans sa dernière position de commandant adjoint du Corps Nord de l’armée israélienne. Tamir développera un certain nombre de plans d’incursion de différentes portées, y compris une entrée limitée, qui vise à contraindre le Hezbollah à se retirer de huit à dix kilomètres de la frontière », a indiqué la chaîne, qui a cependant ajouté, citant une source anonyme, qu’« il n’y a pas de date fixée pour une guerre au Liban ». Et ce, alors qu’un média libanais avait auparavant affirmé qu’Israël prévoyait de lancer une attaque majeure au Liban si aucun accord diplomatique n’était conclu avant le 15 mars.

Tout porte à croire que la situation est loin de se diriger vers une accalmie même si Washington se pose en médiateur et en faiseur de paix. Les Etats-Unis ont envoyé, la semaine dernière, un émissaire à Beyrouth et à Tel-Aviv pour tenter d’endiguer la situation. Mais en recevant l’envoyé spécial américain dans la région, Amos Hochstein, le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, lui a déclaré que les « attaques continuelles du Hezbollah contre Israël » rendaient chaque jour plus probable la prise d’une décision en faveur d’une action militaire au Liban. Lors de cette rencontre, Hochstein, de son côté, a fait savoir qu’une guerre entre Israël et le Hezbollah serait manifestement impossible à endiguer, ajoutant que les Etats-Unis restaient cependant optimistes sur la question du rétablissement de la stabilité dans le Sud-Liban et le nord d’Israël. Alors qu’à Beyrouth, il a déclaré que Washington était « convaincu qu’une solution diplomatique est la seule issue » et a proposé un amendement de la résolution 1 701 pour qu’elle prévoie un cessez-le-feu permanent.

Mais il semble que la visite de l’émissaire américain au Liban et en Israël n’ait pas porté ses fruits. Du moins, pas autant qu’il le faut. Tous les scénarios sont ouverts, disent les observateurs. C’est en tout cas le message qu’envoie le Hezbollah. Samedi 9 mars, lors d’une cérémonie organisée dans la banlieue sud de Beyrouth en mémoire de combattants du parti tués dans des frappes israéliennes, Hassan Fadlallah, député du Hezbollah, a déclaré que la « résistance » à Israël « suit les règles du terrain et non pas des critères prédéfinis, parce qu’il n’y a pas de règles d’engagement entre nous et l’ennemi », laissant entendre que le Hezbollah riposterait à toute attaque de plus grande ampleur. Le député, qui a déclaré qu’il semblerait que « l’ennemi » veuille plutôt « en finir avec cette guerre », a cependant réaffirmé que « la résistance prend des mesures comme si un tel conflit allait éclater demain, parce que nous devons nous préparer au pire ».


Plus de 300 personnes, en majorité des combattants du Hezbollah, sont mortes depuis début octobre.

Complexité des enjeux internes

Pendant ce temps, sur le plan interne, le Hezbollah tente de réajuster ses relations avec les autres partis politiques, sans doute dans l’optique d’une éventuelle confrontation de plus grande ampleur avec Israël. Le parti chiite tente ainsi de renouer avec le Courant Patriotique Libre (CPL). Un effort de réconciliation dans un climat de tension grandissante. Selon le journal Asharq Al-Awsat, des efforts de rapprochement seraient actuellement en cours entre le Hezbollah et le CPL, deux forces politiques majeures du pays, autrefois alliées, aujourd’hui à la recherche d’un terrain d’entente après des désaccords profonds, notamment au sujet de l’élection présidentielle et du choix du successeur, toujours introuvable, de l’ancien président libanais, Michel Aoun, dont le mandat a pris fin le 31 octobre 2022.

Selon des médias libanais, le député du Hezbollah Mohamad Raad a déclaré cette semaine que la « communication existante » entre son parti et le CPL « ne sera jamais rompue ». Des médias ont également fait état d’une récente visite de représentants du Hezbollah à Michel Aoun, figure emblématique du CPL, qui s’inscrit dans le cadre d’une tentative d’apaisement et de dialogue. Cela dit, certaines divergences persistent, non seulement en ce qui concerne les questions de politique interne, mais aussi la situation actuelle au Sud-Liban. En effet, Michel Aoun avait auparavant fait part de ses réserves quant à l’implication du Liban dans le conflit à Gaza. Et, cette semaine, le chef du CPL, Gebran Bassil, a déclaré : « Le Hezbollah respecte les règles d’engagement et sait se maîtriser. Nous serons à ses côtés en cas d’agression de la part d’Israël, mais si c’est lui qui provoque la guerre, la situation sera différente ». Bassil a en outre réitéré son opposition à « l’unité des fronts » de la résistance prônée par le Hezbollah, au nom de laquelle il est engagé dans des affrontements avec Israël au Sud-Liban. « Notre point de vue sur l’unité des fronts n’est pas nouveau et nous refusions déjà toute ingérence dans les affaires des pays arabes avant. Nous sommes avec l’unité des fronts libanais. N’est-ce pas plus important ? ». « Nous avons déjà dit que nous refusons que le Liban soit utilisé comme une plateforme » pour attaquer Israël, a-t-il insisté.

Des déclarations qui font écho à la position, divergente, de Najib Mikati, chef du gouvernement d’expédition des affaires courantes, lequel avait, mi-janvier, rendu hommage au « patriotisme » du Hezbollah. Ce qui lui avait valu de larges critiques du camp opposé au Hezbollah au Liban, au point qu’on lui a reproché d’avoir cautionné les agissements du parti chiite, alors que la décision d’entrer en guerre doit être du ressort de l’Etat et non d’un parti et de sa milice armée. Gebran Bassil comme Michel Aoun n’ont pas manqué, depuis que les tensions ont repris à la frontière parallèlement à la guerre à Gaza, de critiquer les opérations militaires menées par le Hezbollah contre Israël en soutien à Gaza. « Aucun traité de défense ne nous lie à Gaza et seuls les Etats membres de la Ligue arabe peuvent établir des liens entre les fronts », avait déclaré l’ancien président à la mi-février, alors que le chef du CPL avait souligné : « Nous ne sommes pas pour l’unité des fronts qui consiste à associer le Liban à d’autres fronts, ou encore à lier l’arrêt des combats au Sud-Liban à celui de la guerre à Gaza ». Ce dernier a en outre mentionné l’un des sujets les plus délicats au Liban. « Dans le cadre d’une solution globale, nous demandons également le retour des réfugiés palestiniens », a-t-il lancé cette semaine.

De quoi rappeler la complexité des enjeux politiques et des alliances fluctuantes au Liban. Et de rappeler aussi que la présence des réfugiés palestiniens au Liban, ainsi que celle de miliciens palestiniens au sud, avec leur lutte avec l’armée israélienne, étaient l’un des facteurs ayant déclenché, en 1975, la guerre civile libanaise.

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