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Reconfiguration des équilibres géopolitiques

Samar Al-Gamal , Dimanche, 11 juin 2023

De l’Arabie saoudite qui se tourne vers de nouveaux alliés, à l’Iran qui lutte pour maintenir son influence, en passant par la Turquie qui tente une réconciliation avec la Syrie, les alliances régionales se déplacent et les stratégies sont réévaluées. Analyse.

Reconfiguration des équilibres géopolitiques
Les ministres des Affaires étrangères d’Iran, de Russie, de Syrie et de Turquie lors d’une réunion à Moscou en mai dernier.

En mai dernier, le ministre russe des Affaires étrangères a organisé des pourparlers de haut niveau avec ses homologues turc, syrien et iranien, marquant ainsi le plus haut niveau de contact entre Ankara et Damas depuis le début de la guerre civile syrienne. La Russie manoeuvre habilement dans le pays du Levant, cherchant une réconciliation entre la Turquie et la Syrie tout en ayant un oeil sur le nord-est du pays. « Cette manoeuvre calculée sert un double objectif : minimiser la justification de la présence américaine dans cette zone tout en permettant la réaffectation des forces russes vers d’autres zones, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine », déclare une source diplomatique arabe. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, lui, a surpris en tendant une main conciliatrice à son voisin syrien. Durant les 12 années de conflit pourtant, la Turquie a apporté son soutien aux groupes armés d’opposition dans le nordouest du pays, visant à renverser le régime d’Assad.

Selon une source qui a requis l’anonymat, « l’attitude bienveillante d’Erdogan envers la Russie, associée à sa critique des actions occidentales jugées provocatrices, a incité Moscou à soutenir son rapprochement avec le régime d’Assad ». Cependant, la Syrie reste sceptique quant aux avances d’Erdogan, les considérant comme de simples manoeuvres. La détermination de la Syrie à donner la priorité au retrait de la Turquie comme condition préalable à toute réconciliation reste ainsi inchangée. Ces discussions interviennent à un moment crucial pour le président turc fraîchement réélu, mais confronté à une pression grandissante en raison du ralentissement économique et de la montée du sentiment anti-réfugiés. Ses efforts de réconciliation reflètent sa volonté de trouver une solution face aux défis internes et de négocier le retour d’une partie des 3,7 millions de réfugiés syriens.

La Syrie au centre des dynamiques de changement

Pendant ce temps, des signes d’inquiétude se manifestent dans les cercles du pouvoir à Téhéran. L’Iran, qui a fortement investi en Syrie pour sauvegarder sa position régionale, craint que la Syrie et la Turquie ne se réconcilient sans son implication, ce qui pourrait compromettre son influence durement acquise. « Pour l’instant, vue de Téhéran, la position inflexible de Bachar concernant le départ des troupes turques de Syrie avant toute rencontre avec Erdogan ne nécessite pas que l’Iran exerce une pression supplémentaire sur la Syrie », croit la source.

Les sources qui ont parlé à Al- Ahram Hebdo soulignent également que le régime syrien a démontré sa capacité à adopter des positions indépendantes qui peuvent diverger de celles de ses homologues iraniens, sans toutefois abandonner son allié de longue date. Par exemple, après une visite d’une délégation du Parlement arabe à Damas en février, la Syrie a refusé la demande de l’Iran de tenir une visite similaire. « En quelque sorte, Damas envoie un message à Téhéran indiquant que chaque étape ou rapprochement avec les pays arabes ne sera pas systématiquement suivi d’une étape similaire envers l’Iran ».

Juste avant la réunion quadripartite de Moscou, le ministre iranien de la Défense, Reza Ashtiani, dont le pays, aux côtés de la Russie, a joué un rôle essentiel pour maintenir Assad au pouvoir, a cependant déclaré que Téhéran était prêt à équiper l’armée syrienne d’armements iraniens avancés. Les tactiques de l’Iran témoignent de ses efforts pour préserver ses intérêts dans un contexte de dynamiques changeantes, en tirant parti de l’élan créé par l’accord récent avec l’Arabie saoudite.

Les tactiques de l’Iran soulignent ses efforts pour sécuriser ses intérêts face aux dynamiques changeantes, en s’appuyant sur l’élan de l’accord récent avec l’Arabie saoudite. La volonté de cette dernière d’améliorer ses relations avec Téhéran suscite d’ailleurs des questions sur le changement de stratégie du Royaume. Bien que les détails de l’accord restent flous, il révèle un manque de gains significatifs pour l’Arabie saoudite. « L’Iran n’a fait aucune concession majeure, et bien que l’abstention des Houthis de diriger leurs missiles vers l’Arabie saoudite soit une réalisation notable, elle est limitée, car les rebelles yéménites conservent toujours leurs armes. En revanche, l’Arabie saoudite ne semble pas avoir obtenu d’avantages substantiels en Syrie, en Iraq ou au Liban », affirme une source arabe bien informée. En fait, ajoute-telle, « Riyad a récemment fait preuve d’une plus grande flexibilité au Liban, en particulier en ce qui concerne Sleiman Frangieh », le candidat favori du Hezbollah, qui pourrait bientôt paver sa voie vers le palais de Baabda.

Riyad est désormais à l’abri de toutes représailles iraniennes en cas de potentielles attaques israéliennes. Dans le cadre de cette évolution de sa politique étrangère, l’Arabie saoudite a également joué un rôle crucial en plaidant pour le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe. « Elle cherche à se défaire de l’emprise américaine et s’est tournée vers la Chine comme garante de la protection de ses intérêts », ajoute la source. Cette orientation s’est également manifestée par la coordination avec la Russie au sein de l’OPEP+ et les réductions de production du pétrole, au grand dam de Washington. « En diversifiant ses alliances internationales et en réduisant sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, l’Arabie saoudite sécurise ses propres intérêts socioéconomiques et redéfinit son rôle géopolitique dans la région », conclut la source.

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