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Ziyad Aql : Rien n’est encore tranché sur le terrain en Libye

Sabah Sabet , Dimanche, 07 juin 2020

Ziyad Aql, responsable du programme des études de l’Afrique du Nord au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram et spécialiste du dossier libyen, analyse les développements de la situation en Libye suite à l’intervention turque et explique les raisons du silence de la communauté internationale.

Ziyad Aql

Al-Ahram Hebdo : Envers et contre tout, la Turquie poursuit son sou­tien militaire aux forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) et envoie même des mercenaires en Libye. Quels sont donc les vrais motifs de cette inter­vention ?

Ziyad Aql: En effet, cela fait des mois que la Turquie pour­suit son aide en matériel mili­taire, en drones notamment, destinée au GNA, pire encore, actuellement, elle dirige la contrebande des mercenaires, avec l’envoie en Libye de combat­tants syriens pro-Ankara. Et l’intervention de la Turquie a modifié l’équilibre des forces sur le terrain. Pour Ankara, l’objectif n’est ni d’enva­hir ni d’occuper la Libye. La Turquie veut exploiter au maximum la crise libyenne et obte­nir des gains sans subir de grandes pertes. C’est ce qu’on appelle l’opportunisme politique, une stratégie pratiquée par la Turquie depuis quelques temps pour avoir en main des cartes de pression qu’elle entend exploiter à sa guise, notamment avec l’Occident, surtout les pays de l’Union européenne. Dans le cas de la Libye, la Turquie veut s’imposer comme un acteur dans cette crise, mais aussi et surtout en tirer des bénéfices économiques: le pétrole et l’accès aux hydrocarbures au large des côtes libyennes sont les objectifs de cette intervention turque, surtout après l’accord de l’Egypte et la Grèce sur les eaux régionales, qui a empêché Ankara d’y explorer le gaz.

— Face à ces évolutions, quels sont les pos­sibles scénarios à venir, notamment sur le terrain ?

— Sans doute, le soutien turc aux forces de Fayez Al-Sarraj les a aidées à mainte­nir leurs positions autour de la capitale Tripoli. De son côté, l’Armée Nationale Libyenne (ANL) a réussi, au cours des dernières années, à dominer la plupart des villes de l’Est, elle a aussi pu entretenir de bonnes relations avec les tribus du sud et obtenir le soutien des Touareg. Mais l’ANL n’a tou­jours pas réussi à reprendre Tripoli. Rien n’est donc encore tranché sur le terrain. Aucun des deux camps n’est vainqueur. Et la bataille de Tripoli sera certainement décisive.

— Bien que l’intervention turque se fasse de plus en plus ouvertement, la communauté internationale reste muette sans prendre aucune réaction. Comment analysez-vous cette attitude ?

— La pandémie du Covid-19 a provoqué des crises politiques et économiques dans plusieurs pays, dont la France et l’Italie, deux acteurs-clé dans la crise libyenne, qui se sont trouvés préoc­cupés par leurs problèmes internes. De même, à cause de la pandémie, les réunions des institu­tions mondiales concernées, tel le Conseil de sécurité de l’Onu, sont très limitées. Aucune initiative n’a été lancée ni pour la Libye, ni pour les autres crises de la région, comme celle du Yémen ou de la Syrie.

Cela dit, l’entrée en jeu de la Turquie impose une nouvelle vision de la crise libyenne.

— Après avoir fait preuve d’un certain désintérêt face à la crise libyenne, les Etats-Unis sont sortis de leur silence cette semaine pour critiquer la position russe. Que signifie cela selon vous ?

— Le recul du rôle américain date de quatre ans, depuis l’arrivée à la présidence de Donald Trump, qui a fait du désengagement de son pays de nombreuses questions internationales l’une des lignes de sa politique. La Libye ne figurait donc pas dans les priorités américaines dans la région de l’Afrique du Nord. Les Etats-Unis réap­paraîtront sur la scène quand le conflit sera sur le point de prendre fin, pour avoir une part du gâteau, notamment dans la reconstruction et le réarmement de l’armée.

Pour ce qui est des accusations envers la Russie, ça ne concerne pas directement le conflit libyen, mais les relations internationales: Washington s’inquiète de l’influence croissante de la Russie, surtout qu’elle jouit de bonnes relations avec cer­tains pays, ce qui changera les équilibres géostra­tégiques dans la région en faveur de la Russie, ce qui est inacceptable pour Washington, c’est pour­quoi donc elle tente de l’arrêter.

— Face à cette situation, existe-t-il une menace réelle d’un retour de Daech, d’autant plus que l’organisation terroriste a récemment commis deux attaques contre le camp de Haftar ?

— La Libye reste un terreau propice à Daech comme à d’autres groupes terroristes en raison bien sûr du chaos généralisé, de l’absence d’une autorité sécuritaire centrale, etc. Cela dit, Daech, même s’il existe encore, est fortement affaibli.

— Avec une longue frontière commune avec la Libye, l’Egypte suit de près ce qui se passe chez son voisin, et l’entrée en jeu de la Turquie est certainement une source d’inquiétude...

— L’Egypte ne cessera jamais de soutenir l’Etat libyen, c’est une question de sécurité nationale. L’Egypte doit protéger ses frontières de toute menace terroriste, et l’avancée de terro­ristes près de ses frontières est une ligne rouge .

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