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Hichem Ben Yaïche : La Tunisie est au coeur d’une équation impossible

Abir Taleb, Mardi, 03 mars 2020

3 questions à Hichem Ben Yaïche, expert en géopolitique et rédacteur en chef itinérant de NewAfrican, sur la situation politique en Tunisie.

AL-AHRAM HEBDO : Le gou­vernement Fakhfakh a réussi, non sans difficultés, son premier test, à savoir le vote de confiance du parlement. Qu’en est-il de la suite ?

Hichem Ben Yaïche : Pour accou­cher de ce gouvernement et parvenir à ce vote de confiance, il a fallu beau­coup, beaucoup négocier. Cette situa­tion résume toute la complexité poli­tique tunisienne. La Constitution tuni­sienne, issue de l’après-révolution, est un piège mortel pour une jeune démo­cratie. Le parlementarisme institue une partitocratie, les partis passent leur temps à négocier des ministères au détriment du choix des compé­tences. Plus de quatre années que le pays était suspendu — et pour ainsi dire presque à l’arrêt — en attendant de trouver un minimum de consensus pour former une majorité à l’Assem­blée des Représentants du Peuple (ARP). Par conséquent, la survie de ce gouvernement dépend de la cohé­sion de l’ensemble des partis asso­ciés au gouvernement. La démocra­tie, dans un pays en crise multiforme, est un luxe. La Tunisie est dangereu­sement en voie de désintégration sociale ; tous les indicateurs sociaux sont en train de décliner gravement.

Incontestablement, la Tunisie est à la croisée des chemins. L’incertitude est totale sur ce qui va advenir.

— Quels sont les principaux défis à venir ?

— La Tunisie est au coeur d’une équation impossible. Comment trou­ver de l’argent pour relancer les sec­teurs économiques. Les bailleurs de fonds (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Union euro­péenne, etc.) conditionnent leurs aides en soumettant le pays à des conditionnalités et à un programme de réformes drastiques, ainsi qu’à une discipline budgétaire que le pou­voir refuse d’appliquer en raison des dépenses sociales et des produits subventionnés. Personne ne sait comment cela va évoluer pour trou­ver des solutions. Le gouvernement est dangereusement exposé aux impatiences des Tunisiens : emploi, relance économique, lutte contre la corruption et les réseaux mafieux, lesquels ont pénétré au coeur de l’Etat pour orienter les choix et empêcher certaines décisions d’être prises ... De toutes parts, la pression est extrême.

Tout changement de gouvernement implique du temps — six mois au bas mot — pour que les ministres pren­nent leur(s) marque(s) et se familiari­sent avec les dossiers. Et de surcroît, quelles que soient leurs qualités, être ministre n’autorise pas de disposer d’une baguette magique. L’absence d’expérience politique ne pousse pas à l’audace.

Sans être catastrophiste, les embûches sont multiples et, de mon point de vue, cela risque d’être mis­sion impossible. Je crains fort que le pays ne soit contraint à de nouvelles élections législatives anticipées dans les mois à venir.

— Avec un tel parlement morcelé, le gouvernement pourra-t-il mener à bien la réforme promise ?

— Comme je le disais, l’ARP est un frein pour les réformes. L’inexpérience des uns, et le plaisir de la rhétorique des autres ... empêchent d’avancer, compliquent la prise de décisions. C’eût été possible de le vivre mais dans un pays qui ne soit pas en crise profonde. Quand on regarde l’histoire au long cours, la Tunisie a toujours su triompher de l’adversité. Sa résilience est une leçon d’histoire. Mais en attendant, le temps court, le moment présent comporte des menaces dévas­tatrices qu’il serait sage d’anticiper. L’éveil ou le réveil se produira-t-il à temps ? Il faut l’espérer.

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