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Libye : Trop d’intervenants, peu de solutions

Sabah Sabet avec agences, Mardi, 17 décembre 2019

L’Armée nationale libyenne a lancé une nouvelle offensive pour reprendre Tripoli. Une opération qui intervient alors que la Turquie menace d’intervenir militairement auprès des forces de Sarraj.

Libye : Trop d’intervenants, peu de solutions
Une conférence de paix doit se tenir ici début 2020, pour trouver une issue à la crise libyenne qui secoue le pays.

Vers où va la Libye ? La crise que traverse ce pays plongé dans le chaos depuis 2011 semble entrer dans une nouvelle phase. Moins de trois semaines après la signature d’un accord entre la Turquie et le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez Al-Sarraj, ce dernier a été reçu dimanche 15 décembre, pour la deuxième fois en moins d’un mois, par le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Cette rencontre à huis clos, qui ne figurait pas sur l’agenda public du chef de l’Etat turc, s’est déroulée au palais de Dolmabahçe, situé sur la rive européenne d’Istanbul, a annoncé la présidence turque, sans autre précision. La veille, l’accord de coopération sécuritaire, signé le 27 novembre dernier et autorisant l’envoi d’une éventuelle aide militaire turque en Libye, a été introduit au parlement turc pour être débattu et ratifié. Ces évolutions signifient-elles une éventuelle prochaine intervention militaire turque en Libye ? Sans attendre la ratification du texte par le parlement, Recep Tayyip Erdogan a même affirmé mardi 10 décembre être prêt à envoyer des troupes en Libye pour aider le GNA de Fayez Al-Sarraj, aux termes de l’accord signé entre les deux parties. « Si la Libye formule une telle demande nous pourrons envoyer nos personnels (militaires), surtout que nous avons conclu un accord militaire », a déclaré M. Erdogan. Et il l’a répété dimanche 15 décembre lors d’un entretien à la chaîne de télévision A Haber : interrogé à ce sujet, M. Erdogan s’est contenté de dire que « la Turquie décidera seule quelle initiative prendre » en cas de demande d’envoi de troupes de la Libye. Mais il a réitéré : « J’ai déjà dit que nous étions prêts à apporter toutes sortes d’aides à la Libye ».

Ces annonces spectaculaires interviennent dans un contexte particulier en Libye : le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est du pays et qui dirige l’Armée Nationale Libyenne (ANL), a annoncé jeudi 12 décembre une nouvelle « bataille décisive » pour « libérer » Tripoli et a appelé ses troupes à avancer vers le centre de la capitale. « L’heure zéro a sonné pour l’assaut large et total attendu par tout Libyen libre et honnête », a-t-il déclaré le 12 décembre. Le général Ahmed Al-Mesmari, porte-parole de l’ANL, a de son côté déclaré, jeudi 12 décembre, que l’armée avait réalisé des avancées dans plusieurs régions proches de la capitale et avait également lancé des frappes aériennes contre une base aérienne de l’Air Force Academy à Misrata, (deuxième plus grande ville de l’ouest de la Libye, abritant des milices acharnées qui s’opposent à Haftar), visant des entrepôts militaires prétendument pour les drones de fabrication turque utilisés par les milices alliées à Tripoli dans le combat. Le porte-parole a également déclaré que les forces aériennes ont pu abattre un avion militaire turc.

Face aux annonces de l’ANL, les rivaux, loyaux au GNA basé à Tripoli, ont affirmé que la situation était « sous contrôle » et qu’ils maintenaient leurs positions au sud de la capitale, où se concentrent les combats depuis le début de l’offensive des forces pro-Haftar. « Nous sommes prêts à repousser toute nouvelle tentative folle du putschiste Haftar », a réagi Ftih bashagha, ministre de l’Intérieur du GNA, le jeudi 12 décembre. A la télévision Libya Al-Ahrar, celui-ci a qualifié l’annonce faite par Haftar de « nouvelle tentative désespérée ». Selon le porte-parole des forces du GNA, Moustafa Al-Meiji, de violents combats autour d’Al-Yarmouk, une caserne au sud de la ville, ont eu lieu.

Selon Ziyad Aql, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram et spécialiste de la Libye, « cette offensive ne va pas changer grand-chose sur le terrain. C’est la quatrième du genre et il est difficile de changer l’équilibre des forces », dit-il.

Si cet assaut de l’ANL contre Tripoli n’est pas le premier, son timing n’est pas fortuit puisqu’il intervient à un moment où Ankara affirme de plus en plus ouvertement son soutien à Sarraj. Toute la question est désormais de savoir si M. Erdogan va vraiment intervenir militairement. Non, estime Ziyad Aql. « Bien qu’il se soit dit prêt à le faire, Erdogan n’a pas suffisamment de courage pour franchir un tel pas, d’autant plus que la communauté internationale ne permettra aucune intervention militaire officielle en Libye ». Selon lui, l’objectif d’Ankara est « une plus grande présence turque en Méditerranée, notamment pour l’exploration du gaz. Il veut avoir en main une carte de pression de plus face à ses adversaires ».

Comment relancer

le processus politique ?

Face à ces évolutions militaires, la France, l’Allemagne et l’Italie ont appelé toutes les parties libyennes et internationales à « cesser toute action militaire, à s’engager sincèrement en faveur d’une cessation globale et durable des hostilités et à reprendre un processus de négociation crédible mené par les Nations-Unies », un appel lancé vendredi 13 décembre après une réunion en marge du Sommet européen à Bruxelles. Les trois dirigeants européens ont réaffirmé leur plein appui aux Nations-Unies et à l’action du représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, Ghassan Salamé, « car une paix et une stabilité durables en Libye ne peuvent être instaurées que par une solution politique ». Ils ont également réaffirmé leur « détermination à faire de la Conférence de Berlin, qui doit se tenir dans un proche avenir, un succès ». Paris, Berlin et Rome ont demandé à l’Union africaine et à la Ligue arabe de « jouer un rôle important dans la mise en oeuvre concrète des résultats et dans le processus de suivi de la Conférence de Berlin ». En effet, l’émissaire de l’Onu pour la Libye prépare une conférence internationale d’ici début 2020 à Berlin avec pour objectif, selon lui, de mettre fin aux divisions internationales sur la Libye.

Cependant, les doutes planent sur cette conférence avant même sa tenue. « Elle n’apportera rien de nouveau, estime Alq, la situation actuelle n’est pas propice à un règlement politique, les acteurs libyens ne cherchent pas réellement la réconciliation, et il y a des parties qui profitent de ce conflit ». D’ores et déjà, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déploré que les partis politiques libyens n’y participent pas. « La Conférence de Berlin m’a étonné car les partis libyens et les pays voisins n’ont pas été invités, elle constitue donc à cet égard une occasion perdue », a taclé M. Lavrov le 13 décembre, saluant tout de même « l’initiative » de la chancelière allemande, Angela Merkel. « Quiconque a un lien avec la Libye, également l’Union africaine, qui a été sans motif tenue à l’écart, doit être invité à la Conférence de Berlin sur la Libye », avait souligné la semaine dernière M. Lavrov lors d’une conférence de presse commune avec son homologue italien, Luigi Di Maio, en marge du Forum international de chefs de la diplomatie intitulé Med Dialogues. « La situation en Libye est extrêmement complexe parce qu’il y a trop d’intervenants », a dit Sergueï Lavrov. Tout le monde en prend conscience mais personne ne semble y apporter une solution.

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