Les dirigeants de l'Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et du Yémen lors de la signature de l'accord de paix le 5 novembre.
Il a fallu cinq années de guerre, un conflit aux fronts multiples, la pire crise humanitaire du monde selon l’Onu, pour qu’enfin une brèche s’ouvre au Yémen. Trop tôt tout de même pour juger s’il s’agit des prémices d’une véritable paix. Cela dit, les choses semblent bouger comme l’indiquent l’annonce simultanée d’un accord entre le gouvernement yéménite et les séparatistes sudistes, parrainé par l’Arabie saoudite, et de « contacts » entre Riyad et les Houthis.
Pour ce qui est du premier volet, un accord entre le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale et les sudistes a été signé, mardi 5 novembre, dans la capitale saoudienne, mettant théoriquement fin au conflit entre le gouvernement soutenu par Riyad et les séparatistes du Conseil de transition du sud (STC), appuyé par les Emirats arabes unis. Le prince héritier saoudien Mohamad bin Salman a parrainé l’accord. Il « va ouvrir une nouvelle période de stabilité au Yémen. L’Arabie saoudite se tient à vos côtés », a déclaré-t-il, durant la cérémonie de signature. En fait, l’accord prévoit, selon des sources politiques yéménites et saoudiennes, d’intégrer des séparatistes du STC au gouvernement et le retour de celui-ci à Aden. Les forces séparatistes doivent être intégrées aux ministères de la Défense et de l’Intérieur, toujours selon cet accord. Les forces séparatistes du STC, dont les unités du « Cordon de sécurité », ont pris en août le contrôle d’Aden, qui était devenue la base de repli du gouvernement, expulsé de la capitale Sanaa en 2014 par les rebelles houthis. L’accord a été largement applaudi par la communauté internationale, et le Conseil de sécurité de l’Onu a salué « les efforts de médiation du Royaume d’Arabie saoudite », estimant que « cet accord représente une étape positive et importante vers une solution politique globale et inclusive pour le Yémen ». « Il s’agit certes d’un pas important vers le rétablissement d’une paix globale au Yémen, estime Dr Nanis Abdelrazik Fahmy, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, il n’en demeure pas moins que le plus important est toujours la phase de mise en application ». Et d’ajouter : « L’une des origines de la crise au Yémen est l’absence de consensus sur le concept même d’Etat national, il ne faut pas oublier que l’aspect tribal du Yémen constitue le premier obstacle à tout règlement politique ».
L’experte s’interroge également sur la viabilité de l’accord et sur les éventuelles tentatives iraniennes « de le déjouer ». Téhéran est d’ailleurs le seul à s’être montré sceptique après la signature de l’accord entre le gouvernement et les sudistes. « Cette signature ne résoudra en aucune manière les problèmes et la crise au Yémen, mais confirmera et consolidera l’invasion de l’Arabie saoudite et de ses alliés dans le sud de ce pays », a indiqué, mercredi 6 novembre, un communiqué du porte-parole des Affaires étrangères iraniennes, Abbas Moussavi. « La première chose à faire est d’arrêter la guerre au Yémen, avant d’organiser des discussions interyéménites en vue d’un accord assurant l’avenir politique du pays », a ajouté M. Moussavi.
L’ombre des autres crises régionales
Si la première annonce était plus ou moins prévisible, la deuxième l’était moins. Et elle constitue un tournant important. « L’Arabie saoudite est en contact avec les rebelles houthis pour mettre fin à la guerre au Yémen », a indiqué, mercredi 6 novembre, un haut responsable saoudien. « Nous avons un canal ouvert avec les Houthis depuis 2016 et nous continuons ces contacts pour parvenir à la paix au Yémen », a déclaré ce responsable sous le couvert de l’anonymat.
L’Arabie saoudite a brisé un tabou en reconnaissant l’existence de ces contacts avec les rebelles houthis du Yémen (soutenus politiquement et militairement par l’Iran) qu’elle combat depuis 2015. Signe que Riyad a besoin de trouver une issue à la guerre au Yémen, les deux annonces ont été faites en même temps. Toutefois, aucune précision supplémentaire n’a été donnée et rien ne dit si ces contacts sont positifs ou non, ou s’ils risquent d’apporter une quelconque avancée. Toutefois, selon les analystes, en se débarrassant du dossier des sudistes, Riyad veut se concentrer davantage sur le plus important, à savoir la guerre contre les Houthis. La coalition militaire menée par Riyad est intervenue au Yémen en 2015 lorsque les Houthis se sont rapprochés d’Aden, poussant le président yéménite, Abd-Rabbo Mansour Hadi, à s’exiler en Arabie saoudite. L’intervention de la coalition commandée par l’Arabie saoudite a fait des milliers de victimes et provoqué un désastre humanitaire, sans pour autant vaincre la rébellion chiite des Houthis. C’est pourquoi le Royaume saoudien cherche une issue autre que militaire, comme l’explique à l’AFP Helen Lackner, spécialiste du Yémen au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR). « Il est très clair que c’est dans l’intérêt de l’Arabie saoudite de trouver une solution et de finir cette guerre qui initialement devait, selon les Saoudiens, probablement durer quelques semaines. Donc il est vraiment temps de trouver une solution », rappelle-t-elle.
Tout le monde s’accorde certainement sur l’urgence de parvenir à une issue. Or, le problème, c’est que plusieurs accords ont déjà été conclus puis rompus. De plus, les événements qui ont eu lieu au Liban et en Iraq auront leur influence. Dans les deux cas, l’influence de l’Iran est la cible d’importantes critiques. Téhéran fait ainsi face à un refus populaire généralisé contre sa politique régionale et ses velléités d’hégémonie. Or, cet état des lieux peut donner place à deux réactions différentes : soit un affaiblissement de Téhéran, au cas où les mouvements de contestation au Liban et en Iraq parviendraient à restreindre son influence, soit au contraire, plus d’acharnement de la part de Téhéran à préserver ses intérêts au Yémen. Selon Dr Nanis Abdelrazik Fahmy, c’est la deuxième option qui est la plus probable. « Avec les crises libanaise et iraqienne et les pressions sur Téhéran, ce dernier ne va pas facilement accepter des règlements qui réduisent sa domination au Yémen », conclut-elle.
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