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Liban : Le cercle vicieux du confessionnalisme

Abir Taleb avec agences, Mardi, 29 octobre 2019

La contestation se poursuit au Liban pour la deuxième semaine consécutive sans qu’une issue se profile. Une impasse prolongée pourrait conduire à un pourrissement ou à un dérapage du mouvement.

Liban : Le cercle vicieux du confessionnalisme
La mobilisation populaire se poursuit sans relâche au Liban. (Photo : Reuters)

Liban, semaine deux. La mobilisation populaire se poursuit sans relâche. Excédés, les manifestants ne désemplissent pas. Dimanche 27 octobre, des dizaines de milliers de Libanais ont formé une chaîne humaine le long de la côte du pays, sur 170 km du nord au sud, pour afficher leur unité et une détermination intacte à chasser la classe politique malgré les tensions qui montent. Le mécontentement de la population est toujours là. Rien n’y fait. Ni l’annulation de la taxe à l’origine du mécontentement, ni les réformes annoncées la semaine dernière par le gouvernement, quelques jours après l’étincelle qui a donné jour au mouvement, ni les appels au dialogue lancés par le président de la République. Rien.

L’ampleur des manifestations de ces deux dernières semaines a laissé les jeunes, toutes confessions confondues, réunis dans le centre de Beyrouth et des autres villes caresser un rêve audacieux, celui d’un Liban libéré du confessionnalisme enraciné dans le système politique. Dans l’euphorie des rassemblements, le rejet de la classe politique dirigeante dans sa totalité a rimé avec celui du communautarisme. L’impression que les barrières idéologiques sont en train de tomber, qu’une citoyenneté libanaise est en train d’émerger.

Trop beau pour être vrai ? Sans doute. D’énormes risques pèsent encore sur le pays du Cèdre : les trois principaux partis communautaires ne veulent pas lâcher du lest. Avec, en premier lieu, le puissant Hezbollah chiite. Son chef, Hassan Nasrallah, est sorti de son silence vendredi 25 octobre pour mettre en garde les Libanais contre le risque d’une nouvelle guerre civile. Une façon de rappeler de manière claire qu’il reste la partie la plus puissante de l’équation politique interne du Liban. Le leader du parti pro-iranien, accusé comme les autres partis, d’avoir appauvri le pays en favorisant la corruption, a estimé lors d’un discours diffusé sur une chaîne de télévision proche des chiites qu’un vide du pouvoir « mènerait à l’effondrement du pays », rejetant tout chamboulement institutionnel. Il avait déjà, la semaine dernière, affirmé qu’il était opposé à une démission du gouvernement. Il l’a réaffirmé encore, déclarant que son parti n’accepterait pas le départ du président Michel Aoun ou du gouvernement. Et de lancer un appel au calme à ses fidèles, qui ont aussitôt déserté la manifestation de Beyrouth, une preuve de son autorité …

Car une autre étincelle est née, plus dangereuse que les manifestations qui paralysent le pays : des heurts entre les manifestants pro-Hezbollah et les autres à Beyrouth lors des manifestations du vendredi 25 octobre. Les militants du parti chiite étaient excédés par les slogans visant leur leader. Un tabou a certes été brisé quand les foules ont défilé dans les fiefs du Hezbollah pour s’en prendre au parti chiite et à son leader religieux Hassan Nasrallah, jusque-là intouchable. Mais cela n’a pas manqué de donner lieu à des tensions : les cris de « Vive Nasrallah » ont ainsi retenti pour répondre au slogan phare de la contestation, « Tous veut dire tous », en allusion à leur revendication d’un départ de l’ensemble de la classe politique, jugée incapable de trouver des solutions à la crise économique. Les heurts ont fait plusieurs blessés légers et obligé la police antiémeutes à s’interposer. Et en signe de réponse, ailleurs, dans les villes du sud du pays, les manifestants descendus réitérer leur soutien au Hezbollah et au parti Amal ont pris la place de ceux qui brandissaient le drapeau libanais. Le tandem chiite que forme le Hezbollah avec le parti Amal dispose certes de trois ministres au sein du gouvernement actuellement contesté, mais pour les habitants de ces régions, le Hezbollah n’est pas responsable de la politique menée par le gouvernement. Et son leader charismatique, Hassan Nasrallah, reste érigé en héros.

La scène était tout autre à Tripoli, ville à majorité sunnite, où les manifestants ont immédiatement rejeté le discours de Nasrallah. « Le Hezbollah ne peut gouverner le Liban, le Liban est au peuple », lançait ainsi un orateur acclamé par la foule.

L’appel de Aoun rejeté

par les manifestants

Mais Nasrallah n’est pas le seul à rejeter les appels des contestataires. Le président Michel Aoun est, lui, sorti de son silence jeudi 24 octobre. Il s’est dit certes prêt à discuter avec des représentants des manifestants, à « entendre » leurs demandes, mais il a aussi assuré que ce n’était pas à la rue de faire chuter le régime en place. Or, son discours, jugé trop faible et ne répondant pas aux attentes, a été rejeté par le mouvement de contestation : les manifestations ont aussitôt repris de plus belle. Car le président est lui aussi pointé du doigt : la présence de son gendre, Gebran Bassil, ministre des Affaires étrangères, bloque aujourd’hui un remaniement qui pourrait sortir au moins temporairement le pays de l’impasse : le premier ministre, Saad Hariri, est conscient que le seul moyen d’absorber la grogne populaire réside dans un sérieux remaniement ministériel, mais Michel Aoun reste opposé à tout remaniement qui exclurait son gendre.

Du côté des chefs religieux chrétiens, c’est un soutien total apporté aux raisons des protestations, mais aussi une invitation à éviter la violence et l’exploitation du mouvement. Un appel conjoint en ce sens a été lancé le 23 octobre à l’issue d’une réunion qui s’est tenue à Bkerké, au siège du Patriarcat maronite, en présence de responsables catholiques, orthodoxes et protestants. Les responsables des Eglises et des communautés chrétiennes présentes au Liban ont rendu hommage « au peuple qui a manifesté son unité » et ont appelé à « embrasser et protéger la révolte légitime de nos enfants », en soulignant l’urgence « que le pouvoir et le gouvernement répondent à leurs revendications nationales ».

Chaque camp s’y mêle donc. Les rassemblements festifs, l’union de la chaîne humaine de Libanais, main dans la main, enthousiastes et pacifiques, cachent derrière eux une triste réalité : le confessionnalisme et le communautarisme sont beaucoup trop ancrés chez tout un chacun au Liban pour que le cri de ces milliers de jeunes puisse les outrepasser.

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