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Iraq : La colère de la rue

Maha Salem avec agences, Mardi, 29 octobre 2019

Après deux semaines de calme précaire, des milliers d’Iraqiens sont descendus dans la rue. Des manifestations d’ampleur qui risquent de perdurer.

Iraq : La colère de la rue
Les protestataires ont décidé de rester dans la rue jusqu'à la réalisation de leurs revendications. (Photo : Reuters)

Comme prévu, les manifestations ont repris de plus belle en Iraq après deux semaines de répit. Partisans du leader chiite Moqtada Sadr, écoliers et étudiants ont rejoint les manifestations. Le grand ayatollah Sistani avait donné au gouvernement un délai de deux semaines pour répondre aux demandes des manifestants : une nouvelle Constitution et une classe politique renouvelée. Mais le premier ministre, Adel Abdel-Mahdi, n’a annoncé que des mesures sociales et réformes législatives sans proposer les changements radicaux réclamés par la contestation. Après la fin du délai, les manifestations ont donc repris, jeudi 24 octobre, et se sont poursuivies tout au long de la semaine. Depuis jeudi, 74 personnes sont mortes dans la dispersion de rassemblements ou des attaques nocturnes contre des QG de partis et de groupes armés, selon la Commission gouvernementale des droits de l’homme. Un premier mouvement de contestation avait eu lieu du 1er au 6 octobre, 157 personnes ont été tuées, quasiment toutes des manifestants abattus par balles, selon un bilan officiel. A cause de ce bilan lourd, les députés du turbulent leader chiite Moqtada Sadr, qui réclame la démission du gouvernement qu’il a aidé à former il y a un an, ont entamé un sit-in au parlement. Ils ont annoncé rejoindre l’opposition, faisant voler en éclats la majorité parlementaire du premier ministre, Adel Abdel-Mahdi, un indépendant sans base partisane ni populaire.

Une situation tendue qui renforce la pression sur le gouvernement. Ce dernier fait face depuis près d’un mois à un mouvement de contestation inédit. « Aucune réforme en profondeur n’a eu lieu, c’est pourquoi les protestataires ont décidé de poursuivre leurs manifestations. Les Iraqiens ont cru que le premier ministre, Adel Abdel-Mahdi, ferait des réformes et lutterait sérieusement contre la corruption, mais un an après sa nomination, un an rien n’a changé. Ils perdent patience, et comme ils n’ont rien à perdre, ils vont sans doute poursuivre leur mouvement », explique Mona Soliman, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire. Mais selon l’analyste, la fronde dépasse les questions socioéconomiques. « Les manifestants rejettent l’intervention iranienne dans les affaires politiques et économiques du pays. Et l’adhésion de Moqtada Sadr et de ses partisans au mouvement renforce la contestation », estime-t-elle. Si le mécontentement a pris de l’ampleur, explique l’analyste, c’est notamment parce que le premier ministre Adel Abdel-Mahdi est « aligné à l’Iran ». « Abdel-Mahdi avait été choisi parce qu’il était indépendant, mais une fois qu’il a occupé le poste de premier ministre, sa politique, comme ses prédécesseurs, est devenue pro-iranienne », explique Dr Mona Soliman.

Le gouvernement en position délicate

Le gouvernement est donc en position difficile, pris en étau entre deux forces importantes. D’un côté, il y a les combattants du Hachd Al-Chaabi, coalition de paramilitaires dominée par les milices chiites pro-Iran, qui s’est de nouveau dite prête à intervenir pour empêcher une discorde qui pourrait détruire le pays. Et de l’autre, Moqtada Sadr, qui a lancé un appel au Hachd de ne pas réprimer le peuple pour faire gagner les corrompus. Faisant monter d’un cran la pression sur les autorités, Moqtada Sadr entend mettre tout son poids dans le mouvement de contestation, il a demandé à ses combattants de se tenir prêts à protéger les manifestants.

En 2016, ses partisans avaient déjà pris la Zone verte et occupé l’ensemble des institutions du pays. La rue réclame une nouvelle Constitution et un renouvellement total d’une classe politique inchangée en 16 ans, durant lesquels, officiellement, 410 milliards d’euros ont été engloutis par la corruption. Des milliers d’Iraqiens dénoncent le fait que dans l’un des pays les plus riches en pétrole du monde, 1 habitant sur 5 vit en dessous du seuil de pauvreté. Dans un pays où 60 % de la population a moins de 25 ans, 1 jeune sur 4 est au chômage. Pour cette génération, qui n’a souvent connu que les gouvernements successifs après la chute du dictateur Saddam Hussein en 2003, le système est à bout de souffle. Sous forte pression, le président Barham Saleh a annoncé avoir discuté avec la mission de l’Onu en Iraq des moyens de réviser la Constitution. Essayant de calmer la situation, le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d’Iraq, a appelé forces de sécurité et manifestants à la retenue pour éviter le chaos. Le grand ayatollah Sistani a de nouveau appelé à des réformes et à la fin de la corruption, l’une des revendications premières des manifestants. Il n’a pas néanmoins signifié, comme il l’a déjà fait par le passé avec d’autres premiers ministres, qu’il se désolidarisait du premier ministre, Adel Abdel-Mahdi.

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