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Abir Taleb avec agences, Mercredi, 07 juin 2017

Après l'annonce par six pays arabes de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar, le petit émirat du Golfe joue l'apaisement. Plusieurs tentatives de médiation sont en cours.

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C’est un véritable séisme politique qu’a provoqué la rupture des relations diplomatiques de 6 pays arabes — l’Egypte, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn, la Libye, le Yémen — avec le Qatar. L’annonce est tombée très tôt lundi 5 juin, les pays en question justifiant leur action par le « soutien au terrorisme » du Qatar, y compris à Al-Qaëda, à l’Etat Islamique (EI) et à la confrérie des Frères musulmans. Plusieurs mesures ont été immédiatement prises suite à l’annonce de la rupture des relations diplomatiques : fermeture des espaces aériens et maritimes, suspension des liaisons aériennes et maritimes, fermeture de la frontière terrestre avec l’Arabie saoudite, interdiction de séjour en Arabie saoudite, aux Emirats et à Bahreïn des ressortissants du Qatar.

De même, parallèlement à la rupture des relations diplomatiques, le Qatar, accusé de sympathie envers les Houthis, a été exclu de la coalition militaire arabe au Yémen, qui a lui aussi estimé que « les agissements du Qatar à l’égard des milices putschistes (houthies) et son soutien à des groupes terroristes deviennent clairs ». En effet, d’après le site Internet ababil.net, le leader des Houthis, Mohamed Al-Houthi, aurait affirmé que son mouvement était prêt à s’allier avec le Qatar après son isolement au sein des pays du Golfe. Et, selon le site eremnews.com, le chef des rebelles yéménites a d’ores et déjà évoqué « un rôle nouveau qatari » au Yémen.

Le petit émirat riche se trouve ainsi complètement isolé. Et affaibli. Pour preuve, au lendemain de ces décisions, Doha a joué la carte de l’apaisement. Certes, la première réaction qatari n’a pas manqué de nervosité, le Qatar ayant rejeté une décision qu’il juge « injustifiée » et « sans fondement », n’ayant qu’« un objectif clair : placer l’Etat (du Qatar) sous tutelle, ce qui marque une violation de sa souveraineté » et est « totalement inacceptable », a affirmé le ministère des Affaires étrangères à Doha, qui a également assuré que son pays « n’interfère pas dans les affaires d’autrui » et « lutte contre le terrorisme et l’extrémisme ».

Cependant, quelques heures plus tard à peine, Doha a mis de l’eau dans son vin, donnant l’impression de chercher une issue à la crise, et appelant à un « dialogue ouvert et honnête ». Ainsi, dans un discours diffusé par la télévision qatari Al-Jazeera, le chef de la diplomatie de l’émirat, cheikh Mohamed bin Abderrahmane Al Thani, a assuré qu’il n’y aurait pas « d’escalade » de la part du Qatar.

Pourquoi donc ce ton qui tend plutôt à une sorte d’apaisement ? Parce que Doha risque gros, répond l’analyste politique et professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, Hicham Mourad. « Les conséquences de cette crise diplomatique sur le Qatar peuvent être très sérieuses, et cet isolement peut lui porter préjudice. On ne peut pas juger à l’heure actuelle comment évolueront les choses, mais ça peut tout à fait aller plus loin », dit-il. En fait, tout dépendra des tentatives de médiation à venir. En effet, plusieurs pays ont par ailleurs essayé de jouer les médiateurs face à cette crise, le Koweït — membre du Conseil de coopération du Golfe mais qui n’a pas rompu ses relations avec le Qatar —, l’Algérie et la Turquie. L’émir du Koweït, cheikh Sabah Al Ahmad Al Sabah, a reçu lundi un conseiller du roi d’Arabie saoudite Salman et a ensuite appelé l’émir du Qatar, cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, pour l’inviter à la « retenue », selon l’agence koweïtienne Kuna. La Turquie, qui entretient des rapports étroits avec les monarchies du Golfe, a aussi prôné le dialogue. « Nous fournirons tout type de soutien pour que la situation revienne à la normale », a dit le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu. Et l’Algérie, dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères, a appelé « l’ensemble des pays concernés à adopter le dialogue comme seul moyen de régler leurs différends ».

Pourquoi maintenant ?

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Autant de tentatives pour désamorcer la plus grave crise depuis la naissance en 1981 du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Or, si cette crise est la plus importante, elle n’est pas la première, et les relations entre l’Arabie saoudite, chef de file du CCG, et le Qatar, ont connu plusieurs épisodes de tension. Pourquoi donc une escalade d’une telle ampleur maintenant ? « Encore une fois à cause de la politique régionale du Qatar, qui a toujours voulu se démarquer de la politique saoudienne », dit Hicham Mourad. Selon lui, « outre le fait que Doha fait du soutien des Frères musulmans l’un des fondements de sa politique, c’est toujours sur la même logique que se basent les différents émirs qui se sont succédé, que ce soit Tamim, son père ou son grand-père : une rivalité avec l’Arabie saoudite, la volonté de ne pas être dans le sillage de cette dernière, et surtout le désir d’avoir un rôle régional d’envergure. En fait, c’est depuis les années 1990 que le Qatar chercher à prendre ses distances avec l’Arabie saoudite ».

Mais au-delà de cette rivalité, c’est une accusation d’alliance avec Téhéran qui se cache derrière les récentes décisions. En effet, la tension sur la rive arabe du Golfe est montée en flèche à partir du 20 mai, suite à la révélation de propos supposés de l’émir du Qatar, cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, par le site de l’agence de presse officielle du Qatar. Celui-ci avait alors estimé qu’il fallait mettre fin à la guerre froide entre les pays du Golfe et l’Iran et que Téhéran devait devenir un allié stratégique. L’émir aurait qualifié l’Iran, ennemi juré de l’Arabie saoudite, de « puissance islamique régionale qui ne peut pas être ignorée » et conféré le statut de « mouvement de résistance légitime » au Hamas ou au Hezbollah. Des propos que des médias du Golfe se sont empressés de relayer malgré les démentis de Doha, qui a ouvert une enquête et qui a annoncé que son agence de presse avait été « piratée par une entité inconnue » et que de « fausses » déclarations ont été attribuées à son émir.

Et l’Iran dans tout cela ?

C’est donc encore et toujours l’Iran qui, lui, a tenté de faire preuve de pragmatisme face à cette crise. « Les voisins sont permanents, la géographie est immuable. La coercition n’est jamais la solution. Le dialogue est impératif, particulièrement durant le Ramadan », a ainsi tweeté, lundi 5 juin, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif. Auparavant, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Bahram Ghasemi, avait affirmé dans un communiqué que « la résolution des différends » entre le Qatar et ses voisins du Golfe « n’était possible que par des moyens politiques et pacifiques et un dialogue franc entre les parties », condamnant l’usage de sanctions comme « inefficace » et « inacceptable ».

Des propos qui pourraient être interprétés comme une sorte de soutien par Téhéran à Doha, ce qui ne risque pas d’apaiser les tensions. « Ce qui est sûr, c’est que Téhéran n’est pas mécontent de voir que, au sein des pays du Golfe, il y en a un qui veut faire de l’ombre à l’Arabie saoudite et, surtout, qui s’en démarque. Cette crise fait le jeu de Téhéran », estime Hicham Mourad. L’analyste explique que Doha a toujours entretenu des relations avec Téhéran dans une tentative de faire un jeu d’équilibre régional. « En voulant être sur un pied d’égalité avec Riyad, Doha a toujours joué sur les deux registres, une façon de se donner un certain poids », dit-il. Or, selon Sameh Rached, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, les choses peuvent aller plus loin. « Il y a un véritable doute sur la cohésion du Golfe. Cette rupture au sein du CCG peut tout à fait renforcer l’alliance actuelle entre le Qatar et l’Iran, qui ont signé en 2015 des accords de coopération stratégique, ils peuvent tout à fait passer à la vitesse supérieure et entamer une coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité. Dans un tel cas, le risque est gros », conclut-il.

Le CCG, unité et différends

Le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) regroupe des monarchies pétrolières sunnites qui contrôlent le tiers des réserves mondiales de brut. Le CCG (Arabie saoudite, Qatar, Emirats arabes unis, Bahreïn, Koweït et Oman), a vu le jour en mai 1981 en pleine guerre entre l’Iraq et l’Iran et deux ans après le triomphe de la Révolution islamique à Téhéran qui menaçait de s’exporter dans les monarchies sunnites du Golfe. Les pays du CCG comptent quelque 50 millions d’habitants, dont la moitié sont des étrangers, selon des statistiques du secrétariat général de ce groupement régional. Le CCG dispose d’une force militaire commune, le « Bouclier de la Péninsule », qui avait toutefois été incapable de prévenir l’invasion du Koweït par l’Iraq en 1990. Après la libération du Koweït en 1991 par une coalition conduite par Washington, les Etats du CCG ont signé individuellement des accords de défense, notamment avec les Etats-Unis qui, selon le Pentagone, comptent 35 000 militaires dans la région du Golfe. Des troupes du « Bouclier de la Péninsule » se sont déployées en mars 2011 à Bahreïn, pour protéger les installations vitales de ce pays en proie à un mouvement de contestation dirigé par des chiites.

En dépit d’efforts d’intégration économique, le CCG n’a pas réussi à instaurer une union monétaire et un marché commun, alors que l’union douanière progresse à petits pas. Il a instauré la liberté de circulation des citoyens et des capitaux, mais des restrictions demeurent sur des centaines d’activités économiques. Les économies des pays membres sont lourdement dépendantes du pétrole, dont les Etats tirent environ 90 % de leurs revenus

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