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Dr Ahmad Youssef : Toute la région est menacée par un conflit confessionnel

Maha Salem avec agences, Mercredi, 26 octobre 2016

3 Questions à Dr Ahmad Youssef, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire et directeur de l’Institut de recherches et d’études arabes dépendant de la Ligue arabe.

Al-Ahram Hebdo : Comment prévoyez-vous le déroulement de la bataille de Mossoul dans les semaines à venir ?

Ahmad Youssef : L’offensive pour récupérer Mossoul sera difficile et longue. A mon avis, on devra attendre jusqu’à la fin de l’année pour en avoir des résultats réels. En attendant, deux scénarios ont été évoqués avant même le début de l’opération : le premier, plutôt utopique, c’est la destruction de l’Etat Islamique (EI) en Iraq et l’arrestation de ses membres. Deuxième scénario, une défaite de l’EI suivie d’une fuite de ses combattants en Syrie ou en Libye, où l’EI existe bel et bien. Ce scénario est le plus proche de la réalité, et il comporte pas mal d’inquiétudes pour la communauté internationale, qui craint avant tout qu’affaibli dans la région, l’EI n’intensifie ses attaques en dehors du Proche-Orient, notamment en Europe. Cette inquiétude est importante d’autant plus que plusieurs attaques ont déjà été revendiquées par l’EI dans différentes villes européennes.

Maintenant, depuis le lancement de l’offensive, on prévoit un troisième scénario : une importante contre-offensive de l’EI. On l’a vu dès les premiers jours de l’offensive, les djihadistes n’ont pas attendu l’arrivée des forces iraqiennes et de leurs alliés aux portes de Mossoul, au contraire, ils ont mené des attaques dans d’autres villes voisines, comme à Kirkouk et à Al-Anbar. Cette contre-offensive rendra plus difficile la bataille de Mossoul. Et les combats s’annoncent féroces et compliqués.

— L’EI a-t-il préparé, selon vous, une stratégie pour l’après-Mossoul ?

— Même si les combats s’annoncent difficiles, l’EI sera complètement affaibli. Leur rêve d’établir un califat islamique disparaîtra certainement. Les djihadistes et leurs dirigeants ne seront plus qu’une petite organisation terroriste. Ce sera un retour aux actes de guérilla, aux attentats terroristes commis çà et là dans les quatre coins du monde avec une propagation des « loups solitaires ». En fait, l’EI cherchera à prouver qu’il existe toujours. Ce qui inquiète au plus haut niveau la communauté internationale. Car il est plus facile de combattre une organisation implantée dans un pays ou dans un endroit déterminé, de suivre ses traces, de resserrer l’étau autour d’elle que de lutter contre des loups solitaires.

— A l’intérieur de l’Iraq aussi, l’après-Daech inquiète, n’y a-t-il pas de risque de reprise des conflits confessionnels et politiques ?

— La situation en Iraq est déjà très compliquée. On espère que la classe politique parviendra à une réconciliation nationale basée sur des principes de la démocratie, la justice et l’égalité. Mais le premier obstacle à surmonter est le conflit entre les chiites et les sunnites, conflit né des suites de la guerre américaine de 2003. Ce conflit peut diviser ce pays et le jeter dans le chaos, car il est tout à fait possible qu’il conduise à une guerre dans laquelle toute la région sera impliquée. Le risque est gros, notamment à cause de l’implication des milices chiites soutenues par l’Iran dans la bataille de Mossoul. Il ne faut pas oublier que les habitants de Mossoul sont sunnites. Ces derniers ont souffert de répression et de marginalisation politique de la part des chiites. Ils revendiquent une intégration juste et égale au sein de la classe politique. Mais ni les dirigeants chiites iraqiens, ni l’Iran, qui jouit d’une grande influence dans ce pays, ne donneront cette chance aux sunnites.

Autre obstacle, les Kurdes jouent un rôle très important dans cette bataille. Mais il faut noter qu’ils hissent leur propre drapeau, pas celui de l’Iraq. Et puis, il existe certaines villes multi-ethniques, si elles sont libérées par les peshmarges, les kurdes revendiqueront leur adhésion au Kurdistan autonome. Les Kurdes attendent la fin de cette bataille pour revendiquer davantage de droits, à titre d’exemple, un nouveau partage des terres, plus de privilèges, etc. De plus, la question kurde ne concerne que les Iraqiens, c’est une ligne rouge pour les Turcs qui sont prêts à tout pour stopper toute velléité indépendantiste kurde. Bref, toute la région est menacée par un conflit confessionnel.

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