Samedi, 15 juin 2024
Al-Ahram Hebdo > Monde Arabe >

Algérie : Une nouvelle Constitution controversée

Abir Taleb avec agences, Lundi, 08 février 2016

Le vote, au Parlement, de la nouvelle Constitution algérienne est passé sans débat ni surprise, malgré la contestation d’une partie de l’opposition et la polémique que le texte a suscitée.

Algérie : Une nouvelle Constitution controversée
Sur le papier, le texte est un gage de démocratisation, mais pour ses opposants, ce n’est qu’un changement de façade. (Photo:Reuters)

Sans étonnement, la nouvelle Constitution algérienne a été adoptée dimanche 7 février par le parlement à une large majorité : seuls 2 votes contre et 16 abstentions sur 499 parlemen­taires. Après cinq ans de tergiversations — la réforme de la Constitution avait été annoncée dès 2011 —, l’Assemblée nationale et le Sénat se sont réunis en congrès à Alger pour adopter le texte. Mais jusqu’à la dernière minute, les différends n’ont pas cessé et il a fallu reporter de quelques jours la séance parlementaire, initialement prévue mercredi dernier. Le vote a d’ailleurs été boycotté par une partie de l’op­position.

Juste après le vote, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a qualifié cette révision constitutionnelle d’étape « historique, porteuse d’avancées démocratiques irrévocables pour notre peuple, et pleine de grandes promesses pour notre nation », qui vise « à approfondir la démocratie, à consolider les fondements de l’Etat de droit et à renforcer les garanties constitutionnelles de promotion et de protection des droits et libertés de l’homme et du citoyen dans notre pays ». « La révision de la Constitution se propose d’élargir les droits et libertés du citoyen, ancrer la démocratie pluraliste, conforter les fondements de l’Etat de droit et consolider l’indépendance de la justice dans notre pays », a expliqué de son côté le premier ministre, Abdelmalek Sellal. Sur le papier en effet, c’est un vrai gage de démocratisation. Le texte fait entre autres référence à des élections libres, à la séparation des pouvoirs, à la lutte contre la corruption, à une économie nationale forte et diversifiée, au rôle de la jeunesse.

Pourtant, la nouvelle Constitution n’a pas fait l’unanimité et a suscité de nombreuses critiques. Le texte a été dénoncé par les oppo­sants comme une nouvelle réforme purement formelle d’un régime à bout de souffle. « Je mets quiconque au défi de me montrer que ce texte est une avancée démocratique », affirme ainsi Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et membre de l’Instance de coordination et de suivi de l’opposition. Plus critique encore, l’ancien premier ministre Ali Benflis, deux fois adversaire malheureux de M. Bouteflika à la présidentielle, a dénoncé un « coup de force constitutionnel » pour « régler les seuls pro­blèmes du régime politique en place et non ceux du pays ». « Cette initiative ne met pas l’Algérie au centre de ses préoccupations, mais seulement le régime politique en place dont elle est destinée à protéger les intérêts et l’hégémonie », a-t-il martelé.

Parmi les articles les plus controversés figure l’article 51, qui interdit aux binationaux l’accès aux hauts postes dans la fonction publique, une mesure qui a suscité la colère dans la diaspora franco-algérienne, estimée à des millions de personnes. Ainsi, la députée franco-algérienne, Chafia Mentalecheta, élue dans le nord de la France, a boycotté le congrès du parlement. Elle a critiqué un texte faisant des binationaux « des citoyens dou­teux » et de « potentiels traîtres à la nation », a-t-elle déclaré à l’AFP.

Président à vie

Aussi, la principale disposition prévoit le rétablissement de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels. C’est M. Bouteflika lui-même qui avait supprimé cette limitation. Elu en 1999, puis réélu en 2004, il avait ensuite brigué un 3e puis un 4e mandat, malgré son état de santé. M. Bouteflika pourra toutefois terminer son quatrième quinquennat qui court jusqu’en 2019 et même en briguer un cinquième s’il le souhaite. Il se garantit donc la présidence à vie malgré tout …

En 2014, l’annonce d’une nouvelle candida­ture du chef de l’Etat avait donné lieu à des manifestations, notamment à l’initiative du mouvement Barakat (ça suffit). Le mouve­ment avait réclamé au Conseil constitutionnel une procédure d’empêchement contre M. Bouteflika, affaibli par un AVC survenu en 2013, après avoir prêté serment. En présentant le projet début janvier, le chef de cabinet de M. Bouteflika, Ahmed Ouyahia, avait expli­qué qu’en 2008 le chef de l’Etat avait « répon­du à un appel du peuple lui demandant de demeurer en poste ». Mais désormais, « l’al­ternance démocratique au pouvoir par la voie des urnes sera (...) confortée à travers la réé­lection du président de la République une seule fois », a-t-il expliqué.

Autant de justifications qui sont loin de convaincre l’opposition algérienne, mais aussi le peuple, las de tous ces jeux politiques. Cité par le quotidien français Le Monde, Adlène Meddi, rédacteur en chef de l’hebdomadaire El Watan week-end, déclare ainsi : « Il y a eu un changement de noms, les tenues militaires ont été rendues, mais les structures restent très puissantes et les institutions noyautées par l’armée. Quant à la réforme de la Constitution, on peut, sur le papier, donner des garanties au parlement et à l’opposition, mais si une police politique demeure, s’il n’est pas possible de manifester, si créer un parti reste un parcours du combattant, s’il n’y a pas de vie politique réelle, cela ne sert à rien ».

La révision de la Constitution intervient quelques jours après la dissolution par le président Bouteflika du Département du Renseignement et des Services (DRS), considéré comme un « Etat dans l’Etat » avec notamment des pouvoirs de police politique sans cesse dénoncés par l’opposition. Le DRS est remplacé par de nouvelles structures placées directement sous l’autorité de la présidence qui s’affirme ainsi comme le centre névralgique du pouvoir. L’Algérie semble donc préparer l’après-Bouteflika et dessiner les contours du système une fois qu’il laissera les rênes du pays.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique