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En Iraq, grogne sociale et chaos politique

Abir Taleb avec agences, Mardi, 11 août 2015

Suite à une vague de manifestations contre la corruption et la mauvaise gouvernance, le gouverne­ment iraqien a annoncé des réformes majeures. Une décision destinée à calmer l'opinion publique, mais qui doit être suivie d'actes concrets.

  Les manifestations contre le gouvernement se sont multipliées dans différentes villes iraqiennes a
Les manifestations contre le gouvernement se sont multipliées dans différentes villes iraqiennes au courant des dernières semaines. Photo: AP

Les iraqiens ont gagné un point. Mais pas la bataille. Après une série de manifestations anti-gouvernementales, le premier ministre, Haidar Al-Abadi, a cédé à la pression sociale et politique en proposant une série de réformes que son gouvernement a approuvée dimanche dernier. Il s’agit, selon un communiqué offi­ciel, d’un « premier plan de réformes présenté par le premier ministre ».

La plus importante et drastique mesure prise par M. Abadi est politique. Il s’agit de la suppres­sion « immédiate » des postes des trois vice-premiers ministres et trois vice-présidents, dont Nouri Al-Maliki, prédécesseur de M. Abadi et son principal rival. M. Maliki, dont les 8 années au pou­voir ont été entachées d’accusa­tions de corruption, d’autorita­risme et d’aliénation de la mino­rité sunnite, a toutefois apporté son soutien « à ces réformes qui sont nécessaires ».

Le plan de réformes prévoit également l’abolition « des quo­tas confessionnels » et propose que les responsables soient choi­sis selon leurs compétences et non leur appartenance confes­sionnelle ou ethnique. M. Abadi sou­haite ainsi que les candidats aux postes à haute responsabilité soient désormais sélectionnés selon « leurs compétences, honnêteté et expé­rience » par un comité désigné par le premier ministre. Jusque-là, en Iraq, où la communauté chiite est majori­taire, le chef de l’Etat est un Kurde, le premier ministre chiite et le chef du parlement sunnite, en vertu d’un accord tacite. Une telle mesure, si elle est appliquée correctement, pourrait apaiser les tensions, alors que le pays reste miné par les dissensions confes­sionnelles entre musulmans chiites et sunnites.

Or, elle suscite déjà la controverse. Rien ne garantit en effet que ledit comité, qui sera choisi par le premier ministre lui-même, ne soit intègre, d’autant plus que le niveau de corrup­tion en Iraq est très élevé, et que le confessionalisme, ancré dans les mentalités, nécessite des efforts énormes pour être combattu. Car l’histoire moderne de l’Iraq a tou­jours été marquée par les dissensions confessionnelles. Pendant le règne du sunnite Saddam Hussein, chiites et Kurdes ont été opprimés. Mais à l’époque, la dictature empêchait toute révolte de ces communautés. Après la chute de ce dernier, les chiites ont pris leur revanche et sont devenus maîtres du pays. Neuf ans après la mort du dictateur, c’est la communauté sun­nite qui s’estime aujourd’hui margi­nalisée, et ces rancoeurs ont été mises à profit par le groupe djihadiste sun­nite Etat Islamique (EI) qui a pris de vastes régions du pays en juin 2014.

Lutte contre la corruption

Le plan de réformes propose égale­ment la « réduction immédiate et globale » du nombre de gardes du corps, dans un pays où des officiels ont de véritables escouades de protec­tion et d’autres en embauchent moins que permis pour empocher la diffé­rence de salaire. La suppression des « provisions spéciales » allouées aux hauts responsables, en poste ou à la retraite, est aussi prévue. En effet, les salaires élevés, les voitures de fonc­tion et les très généreuses retraites des hauts fonctionnaires ont été conspués dans les manifestations, alors que les finances du pays sont sévèrement touchées par la chute des prix du pétrole et les dépenses mili­taires. Des mesures pour renforcer les pouvoirs des autorités anticorruption et d’autres visant à réduire le train de vie de l’Etat et améliorer la qualité des services publics sont également incluses dans le plan de réformes, en vertu duquel plusieurs dossiers de corruption, anciens ou récents, seront en outre rouverts sous la supervision d’une commission. Le bureau du pro­cureur général a d’ailleurs annoncé dimanche que la Cour anticorruption avait reçu l’ordre d’ouvrir une enquête sur les allégations contre le vice-premier ministre en charge de l’Energie, Bahaa Al-Araji, très impo­pulaire et dont le poste doit être éli­miné par les réformes. En effet, l’une des principales plaintes des Iraqiens, qui organisent depuis plusieurs semaines des manifesta­tions à Bagdad et dans d’autres villes, concerne la mauvaise qua­lité des services publics, et parti­culièrement les coupures d’élec­tricité, qui laissent les Iraqiens sans courant plusieurs heures par jour par des températures dépas­sant les 50° Celsius.

Enchevêtrement de crises

Ainsi, en toile de fond de cette grogne sociale resurgissent les vieux démons iraqiens et les crises politiques à répétition.

A la pénurie d’électricité due au piteux état des infrastructures électriques sont liées les défaillances sécuritaires du gou­vernement iraqien : ces infrastruc­tures sont en effet régulièrement visées par des groupes insurgés, notamment l’EI qui occupe tou­jours une large part du territoire iraqien et que Bagdad ne parvient pas à déloger. De même, l’incom­pétence du gouvernement trouve son origine dans la corruption qui gangrène le pays et qui, elle-même, est intrinsèquement liée au système de partage du pouvoir en place et au sectarisme incité par le gouvernement lui-même.

Reste à savoir comment ce gouver­nement sera à même de traduire ces réformes par des actes concrets sur le terrain. Il faudra d’abord attendre que les réformes annoncées soient approuvées par le parlement, où la bataille risque d’être dure. Il faudra ensuite tester la réelle volonté du gouvernement de les appliquer alors que, comme l’estime Zaid Al-Ali, constitutionnaliste et auteur de « La lutte pour le futur de l’Iraq », cité par l’AFP, le système en Iraq est « cor­rompu jusqu’à la moelle, la Constitution décrépite, le cadre légis­latif est inadapté, et la classe poli­tique totalement corrompue et incom­pétente ».

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