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Le harcèlement dans la ligne de mire

May Al-Maghrabi, Mardi, 17 juin 2014

L’incident de la place Tahrir, avec une femme harcelée et agressée par la foule, a choqué l’opinion publique. Les autorités sont sur le pied de guerre pour faire face au phénomène.

Harcèlement
Entre novembre 2012 et juin 2013, environ 250 cas d'harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol sous la menace d’armes ont eu lieu lors de manifestations au Caire.

Filmée avec un téléphone portable, une vidéo montre une femme nue avec des traces de sang et des ecchymoses, escortée par des poli­ciers et une ambulance, alors que des dizaines d’hommes continuent à se masser autour d’elle. Les agresseurs ont blessé la victime avec un couteau, à une partie sen­sible de son corps, et lui ont jeté de l’eau bouillante lui causant des brû­lures à 33%, selon le médecin de la victime. Une scène atroce qui a entaché, la semaine dernière, les célébrations d’investiture du prési­dent Abdel-Fattah Al-Sissi, et a déchaîné la colère de la société.

Des ONG appellent à l’adoption d’un plan global pour mettre fin à ce fléau qui touche beaucoup de femmes en Egypte. Elles trouvent que la mise en vigueur d’une loi qui incrimine le harcèlement doit être suivie d’autres mesures sur le plan sécuritaire, social et politique, pour endiguer la violence contre la femme. Samedi, des dizaines de militantes ont manifesté contre le harcèlement et le viol. « Ne me dites pas comment m’habiller, dites-leur de ne pas violer », pou­vait-on lire sur des pancartes, tandis que des manifestantes scandaient « Le peuple demande la mort des agresseurs ». Entre novembre 2012 et juin 2013, environ 250 cas de harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol sous la menace d’armes ont eu lieu lors de manifestations au Caire, selon des militants.

Suite à ce récent cas d’agression, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a chargé le gouvernement de prendre toutes les mesures susceptibles d’éradiquer ce phénomène. Le ministère de l’Intérieur a affirmé avoir arrêté 7 hommes âgés de 15 à 49 ans, accusés d’être impliqués dans ces violences cette nuit-là. Le procureur général a déclaré que les accusés seront jugés dès ce dimanche devant la Cour pénale, pour « enlèvement, viol, agression sexuelle, tentative de meurtre et de torture ». Des accusations passibles de la prison à vie.

Un durcissement décidé, suite à la visite du président Al-Sissi, mercredi 11 juin 2014, à l’hôpital, pour se rassurer de l’état de santé de la vic­time de la place Tahrir. Au cours de cette visite, le président a présenté ses excuses à la victime ainsi qu’à toutes les femmes égyptiennes ayant subi des sévices sexuels. « Nous sommes désolés, nous aurions dû vous protéger, cela ne se reproduira plus jamais. Nous ne devons plus permettre que nos femmes se fassent violer dans la rue, cela doit cesser et nous n’allons tolérer aucun geste similaire », a promis Al-Sissi. Il a chargé le premier ministre, Ibrahim Mahlab, de former un comité minis­tériel avec la participation d’Al-Azhar et de l’Eglise, pour étudier les raisons de ce phénomène. Ce comité se chargera aussi de l’adoption d’une stratégie nationale visant à lutter contre ce phénomène (voir enc.).

De fait, le harcèlement et les vio­lences sexuelles contre les femmes lors des rassemblements sont récem­ment devenus monnaie courante. Depuis la révolution de janvier 2011, la situation a empiré pour les femmes qui sont régulièrement attaquées durant des rassemblements. Pour faire face au fléau, une loi durcissant les peines sur le harcèlement sexuel a été adoptée la semaine dernière. Jusqu’à présent, le terme « harcèle­ment » était inexistant dans la loi. Les agresseurs ne pouvaient être punis que pour « comportement indécent » : une définition vague, et les sanctions étaient extrêmement rares. Désormais, l’article 306 du Code pénal stipule que « tout geste, parole ou acte inapproprié à carac­tère sexuel ou pornographique sera passible d’au moins 6 mois de pri­son ». La peine peut être assortie d’une amende allant de 3000 à 5000 L.E. En cas de récidive ou si le har­celeur est dans une « position de force » par rapport à la victime, par exemple s’il est armé, il peut écoper d’une peine allant jusqu’à 5 ans de prison ferme.

La loi du silence

Les militantes estiment qu’incrimi­ner le harcèlement physique et verbal est un premier pas important qui doit être suivi d’autres mesures. « C’est une grande victoire pour les femmes égyptiennes et pour les ONG qui se battent depuis très longtemps pour la criminalisation du harcèlement », se félicite Dalia Abdel-Hamid, cher­cheuse au sein de l’Initiative égyp­tienne pour les droits individuels. Pour elle, le gouvernement doit aussi encourager les femmes à porter plainte, il doit aussi sensibiliser les juges à la loi et les policiers à la façon de recevoir les plaintes. « Il s’agit d’un travail de longue haleine, car les autorités sont en partie respon­sables de l’expansion des violences sexuelles. Un nombre de victimes ont été découragées à porter plainte face à la réaction des policiers, dont cer­tains dissuadent les victimes d’aller plus loin en dédramatisant les faits, quand d’autres les accusent d’être la cause du harcèlement en raison de leur tenue ou de leur comporte­ment », estime Dalia Abdel-Hamid. Elle rappelle que sous Moubarak, le harcèlement sexuel était déjà utilisé pour décourager les femmes de mani­fester, et aussi sous les Frères musul­mans. Elle souligne que la loi du silence dans les familles et la culture de l’impunité ont également contri­bué à propager le harcèlement.

Azza Kamel, sociologue et fonda­trice du mouvement « Shoft taha­rosh » (j’ai vu du harcèlement), explique que les raisons avancées pour expliquer ce phénomène sont multiples. Elles ne sont pas unique­ment d’ordre socioéconomique, mais aussi politique. Elle affirme que le pays a connu une vague d’islamisa­tion dans les années 1970, en raison notamment du retour au pays des Egyptiens expatriés dans les pays du Golfe, acquis aux idées wahhabites. « La vision des femmes est devenue de plus en plus conservatrice, renfor­cée par la frustration sexuelle qu’en­gendre l’âge tardif du mariage à cause du chômage, et donc de la dif­ficulté de se loger. Il existe également une frustration sociale et écono­mique importante, conduisant des hommes à déverser leur colère sur les femmes, parfois considérées comme des citoyens de seconde zone », décrypte-t-elle. Des facteurs qui, même s’ils ne justifient pas le harcèlement, l’expliquent.

Les racines du mal

Il faut, selon elle, commencer par combattre les racines du mal: la pauvreté et l’analphabétisme. Kamel fait aussi le lien entre la hausse des agressions et leur gravité, et l’effon­drement de l’Etat. « Le vide sécuri­taire ces trois dernières années a permis à des délinquants de se mêler à la foule lors des rassemblements. L’usage d’armes dans certaines attaques et la tactique bien rodée des agresseurs : des hommes encerclent une femme, la séparent de ses amis puis la traînent à l’écart pour la déshabiller et la violer avec leurs mains ou des objets tels que des cou­teaux, font croire à des attaques organisées », pense Kamel. A cet égard, elle trouve évident d’effectuer des recherches sur les violences sexuelles commises contre les femmes lors des manifestations, pour vérifier si elles sont parfois payées par des forces politiques pour les commettre sur la place Tahrir ou dans d’autres lieux.

Vision partagée par Amal Fahmi, cofondatrice du site HarassMap.org, un site permettant aux femmes de localiser l’endroit où elles ont été victimes de harcèlement. L’organisation se concentre de plus en plus sur la sensibilisation de la société civile, et donne aux femmes accès à des avocats et des psycholo­gues. Elle travaille avec des écoles et des universités. Selon un récent rap­port publié par HarassMap, 45% des harceleurs sont âgés entre 18 et 29 ans, 40% ont 18 ans et moins. Fahmi estime qu’« avoir une loi est impor­tant, mais si on ne cherche pas à comprendre pourquoi les gens agis­sent de la sorte, et si nous n’enta­mons pas de dialogue avec eux, il n’y aura pas de changement ». C’est dans ce but que les quelques 800 volontaires de l’organisation font régulièrement campagne dans 17 gouvernorats d’Egypte. « Nous par­lons avec des chauffeurs de taxi, des commerçants, pour voir ce qu’ils peuvent faire en tant que membres actifs de leur communauté, pour mettre fin au harcèlement sexuel. Si la société n’agit pas, il n’y aura vrai­ment pas d’espoir. Il faut commencer par restaurer les valeurs éthiques et morales au sein de la société », dit-elle. D’après Fahmi, les mesures sécuritaires ne suffiront pas à mettre terme au harcèlement: « Le harcèle­ment sexuel a été longtemps ignoré par la société civile et les autorités. Aujourd’hui, il est positif que le chef de l’exécutif relève le défi en déci­dant de s’y attaquer ».

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