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Un virus hautement politique

Najet Belhatem, Mardi, 25 mars 2014

20 % des Egyptiens sont atteints du virus de l'hépatite C. Un taux qui fait de la question une affaire hautement stratégique et très complexe et qui occupe depuis des semaines la une de la presse nationale.

Ces derniers mois, la question de l’hépatite C a été au centre de vives polémiques et de débats houleux suite à la conférence de presse tenue par l’Organisme d’ingénierie des forces armées, durant laquelle a été annoncée la découverte d’un appareil capable de détecter et de soigner le virus en un clin d’oeil. Or, cette semaine, le quotidien Al-Watan publie une information reprise de l’agence Reuters : « Selon l’agence, l’Egypte a réussi à obtenir le nouveau médica­ment américain Sofaldi, pour traiter le virus C à seulement 1% de son prix réel. Sofaldi est la dernière génération de traitement du virus C capable de s’attaquer à toutes les souches du virus sans les effets secondaires des anciens traitements. La société Gilead Sciences vend le médicament à l’Egypte avec une réduction de 99%. Il sera disponible en Egypte pour le prix de 300 dollars (2200 L.E.) au lieu de 28000 la boîte vendue aux Etats-Unis. Le traitement, qui doit s’écouler sur 6 mois, coûtera ainsi 18000 dollars ».

Bonne nouvelle, mais le sujet de l’hépatite C en Egypte est un vrai casse-tête, tant les infor­mations sont contradictoires et floues. Cette dernière annonce concernant le Sofaldi suscite plusieurs interrogations. Pourquoi le gouverne­ment s’efforce-t-il d’obtenir ce médicament au moment où les forces armées annoncent la découverte d’un remède-miracle? Pourquoi ce même gouvernement, après avoir soutenu le traitement produit par une société pharmaceu­tique égyptienne Minapharm, le Reiferon Retard, appelé communément l’Interféron égyptien, le lâche-t-il? Tentons de débrous­sailler la question.

L’affaire C fast ou C cure ?

Cette affaire mystérieuse et insolite à la fois fait la une des journaux égyptiens depuis des semaines. Cette semaine, le quotidien Al-Watan dévoile des informations concernant la commis­sion scientifique constituée et chargée par le maréchal Al-Sissi, ministre de la Défense et commandant en chef des forces armées, d’étu­dier et d’évaluer l’appareil traitant le virus C et le sida, dont la découverte a été annoncée par l’Organisme d’ingénierie des forces armées il y a quelques semaines. « Les membres de la com­mission formée de médecins spécialisés ont dévoilé que durant la réunion préliminaire, il y a eu diverses divergences entre eux et l’équipe de recherche de l’organisme détenteur de l’ap­pareil, au point que son chef, le docteur Moeness, a quitté la réunion suite aux critiques dont ladite découverte a fait l’objet. Ses propos ont été qualifiés de non scientifiques », publie Al-Watan.

Pour revenir aux faits concernant cette suppo­sée découverte, après son annonce, un général nommé Ibrahim Abdel-Aati a fait savoir qu’il était l’inventeur de l’appareil C cure capable de guérir le virus C et le sida en un tour de main. Voici ses propos: « Je transforme grâce à mon appareil le virus en kébab que je donne à man­ger au patient ». Ils ont soulevé une tempête de moqueries sur le Web et ailleurs. Les forces armées sont restées muettes face à la risée sus­citée par le général.

En réalité, nous sommes ainsi face à deux appareils, l’un C fast détecteur du virus C « Fast Advanced Screening », dont l’Egypte a demandé en 2010 le dépôt du brevet d’inven­tion à l’Organisation internationale de la pro­priété intellectuelle Wipo. Et l’autre C cure promu par un général de l’armée, nommé Ibrahim Abdel-Aati.

Qui est le général Abdel-Aati ?

Dans un long reportage d’investigation publié par le journal Al-Shorouk, il s’avère que ledit général a un long passé d’imposture derrière lui, et qu’il a été en 2007 inculpé pour pratique illégale de la médecine, puisqu’il ne fait pas partie de l’ordre des Médecins. Le journal ajoute que ledit général est un parfait inconnu au bataillon, même les médecins des forces armées ne le connaissent pas. Or, lors de toutes ses déclarations à la télévision, Abdel-Aati apparaît en uniforme militaire avec les signes et grades de la position de général médecin. Toujours selon le journal, Abdel-Aati est un réel mystère, car il est très difficile de suivre la trace de son parcours professionnel à part une vague clinique de traitement par l’homéopathie à Mohandessine au Caire, et une émission sur la chaîne religieuse Al-Nass, où il animait un débat sur les herbes médicinales. Mais le jour­nal ne se pose à aucun moment la question de savoir comment un homme avec un tel passé se retrouve dans les rangs de l’armée égyptienne, et pourquoi les forces armées n’ont pas réagi à tout le remous qu’il a suscité? Un article paru cette semaine dans Al-Watan et signé Khaled Montasser, médecin de formation, ajoute au mystère. « Ceux-là n’arrivent pas à comprendre que la recherche scientifique n’a qu’une seule voie, même s’ils font appel à un million de pro­fesseurs de médecine pour conforter leur thèse. J’ai compris que la machine médiatique qui fait la promotion de l’appareil en question, mettant les représentants de l’institution militaire dans l’embarras, prend de l’ampleur », dit-il. Et l’auteur ne se demande pas pourquoi ces « représentants embarrassés » ne mettent pas un terme à cette mascarade, ne serait-ce que par une déclaration clarifiant le mystère !

Mystère qui grossit encore davantage, puisque la commission scientifique formée par Al-Sissi pour évaluer la situation n’a pas encore publié ses résultats. La page de l’équipe de recherche des forces armées annonce, selon le quotidien Al-Shorouk, que « la porte est ouverte à ceux qui veulent s’inscrire sur la liste pour bénéficier du traitement grâce à l’appareil C cure pour le traitement du virus C, qui commen­cera début juillet » ! Le journal a publié une photo de cette page Facebook avec l’annonce, mais l’Hebdo n’en a trouvé aucune trace lors de sa recherche.

L’Interféron c’est fini ?

Revenons au Sofaldi. Va-t-il remplacer le Reiferon Retard ? Ce fameux Reiferon version égyptienne de l’Interfon, a une longue histoire de polémique qui commence en 2002, lorsqu’une société pharmaceutique égyptienne a décidé de le produire sans l’aval de la société multinationale détentrice du brevet d’invention. Depuis, le débat n’a cessé sur son efficacité, et un procès a même été intenté par des malades de l’hépatite C qui ont accusé son inefficacité et le manque de tests cliniques dont il a fait l’ob­jet.

Plusieurs médecins égyptiens spécialisés en hépatite C l’ont également pointé du doigt. Mais le ministère de la Santé a conclu en jan­vier 2014, comme le rapporte le journal Al-Ahram dans sa livraison du 28 du même mois, que « suite aux questions soulevées autour de l’efficacité de l’Interféron local, la ministre de la Santé a formé une commission neutre composée de médecins spécialisés et ses rapports ont montré que les résultats de l’Inter­féron local avoisinent ceux de l’Interféron importé ». Manal Al-Sayed, membre de la com­mission nationale de lutte contre les virus, a déclaré au journal Al-Youm Al-Sabie que le ministère de la Santé va transférer le budget consacré à l’Interféron vers le nouveau médica­ment. Pourquoi le remplacer par le Sofaldi quelques mois après, même si ce dernier soigne tous les génotypes du virus? D’autant plus que l’Interféron local ne coûte que 250 L.E. la boîte.

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