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Barrage de la Renaissance : Les négociations de la dernière chance ?

May Al-Maghrabi, Mercredi, 07 avril 2021

Entamées dimanche à Kinshasa, les négociations tripartites sur le barrage de la Renaissance ont été prolongées in extremis, laissant planer le doute sur leur issue.

Barrage de la Renaissance : Les négociations de la dernière chance ?
Les ministres égyptiens des Affaires étrangères et de l’Irrigation à la tête de la délégation égyptienne aux négociations tripartites de Kinshasa.

Pas de progrès. Lundi 5 avril au soir, alors que les négociations sur le barrage de la Renaissance, entamées à Kinshasa le 3 entre les ministres des Affaires étrangères et de l’Irrigation de l’Egypte, du Soudan et de l’Ethiopie, devaient prendre fin, la réunion a été prolongée d’un jour, après l’intervention de l’hôte de la réunion, le président du Congo, Félix Tshisekedi. Un report entouré de flou : les trois pays concernés n’ont publié aucune déclaration (ndlr : les résultats de la réunion n’étaient pas communiqués au moment de l’impression du journal). Selon les observateurs, cette prolongation pourrait être un indice de flexibilité de la part de l’Ethiopie ou d’une nouvelle manoeuvre de diversion.

Il s’agit des premières négociations tenues sous les auspices du Congo après sa prise de fonction à la tête de l’Union Africaine (UA) en février dernier. « La réunion de Kinshasa s’est fixé comme objectif de déclencher une nouvelle dynamique. Je vous invite tous à prendre un nouveau départ, à ouvrir une ou plusieurs fenêtres d’espoir, à saisir toutes les opportunités », avait déclaré dimanche, à l’ouverture de ce cycle, le président congolais.

Tenues dans un contexte de profondes tensions entre les trois pays, ces négociations ont été qualifiées de celles de la « dernière chance » par le chef de la diplomatie égyptienne, Sameh Choukri, qui a appelé dimanche les trois pays à parvenir à un accord garantissant à l’Ethiopie de remplir ses objectifs de développement tout en préservant les droits et les intérêts de l’Egypte et du Soudan. « Si toutes les parties en présence partagent la volonté politique et les bonnes intentions, alors nous pourrons atteindre l’accord souhaité qui ouvrira la voie à la coopération dans la région, permettant de remplir et de faire fonctionner le barrage dans les prochains mois et avant la prochaine saison des pluies », a déclaré Choukri, qui a transmis, dimanche, au président congolais un message du président Sissi. « L’Egypte espère que les réunions parviendront à déterminer une itinéraire efficace pour des négociations en participation des partenaires internationaux, permettant aux trois pays de trouver des solutions aux problèmes techniques et juridiques litigieux et de formuler un accord global sur le remplissage et l’exploitation du barrage », a précisé le président Sissi dans son message. Pour sa part, la ministre soudanaise des Affaires étrangères, Mariam Al-Sadeq Al-Mahdi, a prévenu que « le Soudan, qui a déjà enduré la sécheresse au cours du premier remplissage, ne permettra aucun acte unilatéral menaçant de nouveau la sécurité du Soudan ».

Selon Abass Chéraki, expert hydrique, cette position égypto-soudanaise commune est motivée par les graves répercussions que subiront les deux pays.

« L’Egypte, qui dépend de l’eau du Nil pour 95 % de ses besoins en eau, craint que le projet ne réduise considérablement son approvisionnement en eau », indique-t-il, faisant savoir que d’après les estimations, l’Egypte devrait enregistrer entre 14 et 22 % d’eau en moins et 30 % des terres agricoles égyptiennes pourraient devenir arides, en fonction de la rapidité de remplissage du barrage éthiopien. Quant au Soudan, il craint, de son côté, que ses propres barrages ne soient endommagés, « un risque très élevé, notamment en ce qui concerne le barrage de Roseires », selon le gouvernement soudanais. Selon Sky News, lors de la réunion de lundi, l’Egypte et le Soudan ont insisté sur la nécessité de conclure un accord juridiquement contraignant sur le remplissage et l’exploitation du barrage, tandis que l’Ethiopie a fait pression pour des lignes directrices. D’ailleurs, l’Ethiopie a voulu contourner la proposition soudanaise soutenue par l’Egypte sur une médiation du quatuor international, composé de l’UA, des Nations-Unies, de l’Union européenne et des Etats-Unis, en proposant plutôt « de recourir à des observateurs non permanents selon les besoins des cycles de négociations ». Une manipulation refusée par Le Caire et Khartoum.

Une question « existentielle »

Une position éthiopienne qui laisse tous les scénarios ouverts. Or, il s’agit d’une question « existentielle », comme l’a dit le président Sissi, qui a mis en garde au début de la semaine : « Personne ne peut prendre une seule goutte d’eau de l'Egypte, et que si cela se produit, il y aura une instabilité inimaginable dans la région ». Un avertissement clair à l’Ethiopie qui se prépare pour la seconde phase du remplissage du barrage en juillet, comme l’a annoncé Addis-Abeba à la veille des négociations.

Hani Raslan, conseiller au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram et spécialisé dans les affaires du bassin du Nil, qualifie la position éthiopienne aux négociations de Kinshasa « d’un nouvel épisode de tergiversation pour imposer la politique du fait accompli, ce qui risque de mener à un dérapage de la situation ». Il estime que l’Ethiopie prémédite de pousser l’Egypte vers l’escalade sachant qu’elle ne cédera pas à ses droits hydriques.

« Ce cycle de discussions est pourtant une dernière chance pour parvenir à un consensus. Mais à moins de trois mois de la date fixée par l’Ethiopie pour le second remplissage, la réunion de Kinshasa a démontré de nouveau l’absence d’une volonté politique de la part de l’Ethiopie de parvenir à un accord et sa volonté d’étendre son pouvoir sur le Nil bleu. Une ligne rouge, comme a prévenu le président Sissi », explique Raslan, qui estime que « l’Ethiopie ne semble pas être en mesure de réaliser le sérieux de l’avertissement de l’Egypte ». « Si l’Egypte tout au long de dix ans est restée attachée à la diplomatie en dépit des manoeuvres éthiopiennes, c’était par respect au droit international. Or, en cas de menace existentielle, l’Egypte aura le plein droit de défendre sa sécurité. L’Ethiopie est appelée en ce moment critique à reconsidérer ses comptes et à faire valoir la voix de la raison respectant la légitimité internationale », conclut Raslan, soulignant que Le Caire opte toujours pour des négociations sérieuses. Affaire à suivre.

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