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Le faux pari des Frères

Ahmed Kamel El-Béheiry *, Mardi, 24 novembre 2020

L'arrivée du démocrate Joe Biden à la Maison Blanche relance les espoirs des Frères musulmans de regagner le terrain qu’ils ont perdu depuis la Révolution du 30 Juin. Mais il s'agit de mauvais calculs. Explications.

Depuis l’élection de Joe Biden comme 46e président des Etats-Unis, de nombreuses questions se posent sur la position du nouveau président démocrate vis-à-vis de l’islam politique et surtout des Frères musulmans en Egypte. Les réactions des groupes de l’islam politique ont divergé après l’annonce des résultats de la présidentielle américaine. Alors que le parti salafiste d’Al-Nour a ignoré la victoire de Biden, ce qu’on peut l’interpréter comme une manière d’explorer la position du nouveau président vis-à-vis des courants salafistes, la confrérie des Frères musulmans s’est empressée de féliciter le nouveau président américain. Dans un communiqué publié par son guide adjoint, Ibrahim Mounir, la confrérie a appelé la nouvelle Administration américaine à « revoir les politiques de soutien aux dictatures, à revoir sa position envers les crimes et les violations commis par les régimes autoritaires à travers le monde contre les peuples ». Ce communiqué s’inscrit dans le cadre de la tentative des Frères musulmans de se rapprocher de Biden pour revenir sur la scène politique. Dès le début de la présidentielle américaine, la confrérie s’est empressée d’annoncer son soutien à tout candidat démocrate face au président républicain Donald Trump. Les Frères ont soutenu Biden à travers plusieurs personnalités américaines membres de la confrérie ou des associations aux tendances fréristes. Par ailleurs, dans le cadre de ses tournées électorales, Biden avait visité l’Association islamique d’Amérique du Nord (ISNA), ce qui a été perçu par les Frères musulmans comme un message de soutien à la confrérie.

Quelle sera donc l’attitude de Biden à l’égard des islamistes, notamment les Frères musulmans? Pour le savoir, il est impératif d’analyser les déclarations de Biden au cours de sa campagne électorale en les liant à ses positions quand il était vice-président des Etats-Unis sous le mandat d’Obama pour écarter le scénario d’une coopération entre la nouvelle Administration américaine et le courant de l’islam politique. Il est vrai que Biden a, durant la campagne électorale, courtisé les communautés musulmanes en organisant des réunions avec des associations musulmanes et en utilisant des termes musulmans dans les discours adressés aux musulmans. Mais ces gestes sont à interpréter uniquement dans le cadre d’une tentative de gagner les voix des musulmans américains ou ce qu’on appelle les minorités.

Obama-Biden, des positions différentes

Lorsqu’il était vice-président, Biden a adopté des positions de rejet du Printemps arabe, notamment en Egypte. Il avait sans fard réclamé le soutien au régime du président Moubarak car il avait réalisé qu’en cas de chute de ce régime, les seules forces capables d’accéder au pouvoir étaient les Frères musulmans et les salafistes, ce qui n’était pas, selon lui, dans l’intérêt des Etats-Unis et d’Israël. Une position que ne partageait pas Obama. Etant donné cette divergence entre Obama et Biden sur l’islam politique en Egypte et au Moyen-Orient, on ne peut pas mettre les deux présidents dans le même panier. La position de l’Administration américaine vis-à-vis des groupes de l’islam politique a toujours été basée sur le fait de savoir dans quelle mesure ces groupes serviraient les intérêts américains au Moyen-Orient.

De leur pari sur Biden, les Frères ont omis plusieurs réalités indéniables. Tout d’abord, l’échec de leur projet en Egypte, comme en Tunisie et d’autres pays du Printemps arabe, n’a aucun rapport avec la personne du président américain ou le parti qui domine la majorité au Sénat, mais revient en premier lieu à leur échec interne. Qu’attend donc la confrérie d’une Administration américaine démocrate, alors que leur chute lors de la Révolution du 30 Juin a eu lieu alors que les Etats-Unis étaient gouvernés par les démocrates ?

Est-il plausible que l’Administration américaine répète son pari de l’islam politique? Les développements survenus en Egypte et dans les pays de la région sous Obama montrent l’échec du projet du nouveau Moyen-Orient et de la stratégie de soutien aux groupes de l’islam politique après la Révolution de 2011. Un échec qui a entraîné la défaite du parti aux élections de 2016.

A la lumière de ces données, il est quasiment certain que les Frères ne bénéficieront pas, sous Biden, du soutien qu’ils avaient sous l’Administration Obama. La logique des choses veut que l’on pose une question importante: Les véritables intérêts des Etats-Unis sont-ils maintenant avec les Frères ? Bien sûr que non. La situation de la confrérie en 2011 et son infiltration au nom de la religion dans les articulations de la société égyptienne, les organismes, les syndicats et les ONG ne sont plus les mêmes. A cela s’ajoute leur classification comme organisation terroriste, ce qui fait qu’elle est de plus en plus exclue aux niveaux régional et international.

Le pari des Frères sur le nouveau président démocrate est un pari perdant, car il ne tient pas compte des nouvelles données. Obama et Hillary Clinton avaient soutenu les islamistes lorsqu’ils avaient une forte présence dans la rue égyptienne, mais aujourd’hui, la situation est différente, la confrérie est en état de faiblesse sans précédent, alors que l’Egypte est forte et dispose d’alliances internationales importantes l

*Spécialiste de l’islam politique au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS)

d’Al-Ahram

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