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Le dilemme libyen

Mardi, 04 août 2020

Résultant de mutations internes et externes enchevêtrées, la crise libyenne a pris d’importantes proportions au fil des années. Les démarches égyptiennes ont réussi jusqu’à présent à freiner le scénario de l’escalade.

Le dilemme libyen

Ahmed Youssef Ahmed*

Le conflit en Libye, qui menace la sécurité de la région, voire la sécurité mondiale, est la conséquence de mutations internes et externes fortement mêlées. Pendant quatre décennies, la Libye était soumise à un pouvoir individuel qui a facilité l’entrée de la Libye dans le courant du Printemps arabe. L’hostilité de certains régimes arabes et de parties internationales envers ce régime a facilité la décision de l’ingérence internationale pour le renverser. Cependant, cette décision n’a nullement été accompagnée d’une tentative sérieuse d’arranger les conjonctures postérieures au régime de Kadhafi. Ce qui a introduit le pays dans un chaos qui l’a conduit à un conflit où s’affrontent des volontés internationales et régionales autour de questions vitales comme la sécurité, le pétrole, les réfugiés et la migration clandestine. On a cru, à un moment, que le conflit était sur le point d’être réglé grâce à l’accord de Skhirat en 2015, qui a abouti à la création du GNA présidé par Fayez Al-Sarraj et à la reconnaissance du parlement élu présidé par Aguila Saleh. Mais il s’est rapidement avéré que ces arrangements n’ont aucune teneur. Le parlement n’a pas accordé sa confiance au gouvernement d’Al-Sarraj. Bien plus, la localisation du parlement à l’ouest et le GNA à Tripoli a conféré au différend entre les deux parties une dimension géographique qui menace l’unité du pays. La situation s’est davantage compliquée quand est apparue l’Armée Nationale Libyenne (ANL) dirigée par Khalifa Haftar comme aile militaire du parlement, alors que le GNA a eu recours à des milices dont certaines sont terroristes. L’ANL s’est alors donné pour mission d’exterminer le terrorisme de la Libye et de l’unifier via une série d’opérations militaires qui lui a permis de dominer la majorité des terres libyennes et d’arriver aux portes de Tripoli.

Outre les parties libyennes, les volontés arabes, régionales et internationales sont entrées en scène. Partant de son principe de la protection de l’Etat national, l’Egypte a pris le parti de l’ANL, surtout qu’elle combat le terrorisme qui menace la sécurité de l’Egypte, sans oublier que certains groupuscules terroristes appartiennent à la confrérie des Frères musulmans. Se sont ralliés à l’Egypte les pays arabes qui adoptent une position hostile envers le terrorisme comme les Emirats et l’Arabie saoudite. En contrepartie, la Turquie a soutenu le gouvernement des milices partant de son projet néo-ottoman et de ses convoitises dans le pétrole libyen et dans les richesses de l’est de la Méditerranée. Quant à la position de la communauté internationale, elle est relativement complexe. La Russie soutient l’ANL, mais son comportement montre qu’elle est prête à s’accorder avec la Turquie pour répartir les régions de pouvoir exactement comme en Syrie, car tout ce qui lui importe est d’ancrer son pouvoir au Moyen-Orient et de s’emparer d’une partie de ses richesses. Malgré les indices de leur retrait croissant du Moyen-Orient, les Etats-Unis, eux, insistent à contrer le pouvoir russe. Partant, il semble qu’ils soutiennent la Turquie malgré son soutien pour le terrorisme, croyant qu’elle constituera une barrière face au pouvoir russe en Libye. Bien que les intérêts de l’Union Européenne (UE) soient menacés par les politiques turques, le comportement de l’UE est disproportionné par rapport à l’ampleur de ces menaces et à sa position internationale. Ceci est peut-être dû à sa division interne ou à la faiblesse de sa présence internationale en général.

Démarches égyptiennes

Dans le cadre de l’équation précédente, l’ANL a réalisé une avancée qui l’a amené en avril 2019 aux portes de Tripoli bien qu’elle ne s’en soit pas emparée, que ce soit à cause de l’ampleur des défenses de la ville ou de son insistance à ne pas engendrer des pertes humaines énormes. Dans ce cadre, la Turquie a accru son soutien militaire pour le gouvernement d’Al-Sarraj, notamment après la signature des accords d’entente avec ce gouvernement en novembre 2019. Ce soutien a réussi à changer la scène militaire par le retrait de l’ANL des alentours de Tripoli et la perte de plusieurs villes qu’elle dominait, sans oublier la base stratégique d’Al-Watiya. Après ces évolutions, le discours d’Al-Sarraj et de ses milices a changé. On ne parle plus de solution politique, mais plutôt de « libération du territoire libyen de l’emprise de l’ANL ».

C’est dans ce contexte qu’est survenue la déclaration du Caire qui a présenté une conception d’une solution politique démocratique globale et équilibrée qui écarte les milices terroristes. Malgré les réactions positives à cette déclaration, elle a été refusée par la partie essentiellement concernée, soit le gouvernement d’Al-Sarraj et son protecteur, la Turquie, qui ont poursuivi le scénario de la domination de la totalité des terres libyennes. C’est alors qu’est survenu un changement radical, lorsque le président Al-Sissi a déclaré que la ligne Syrte-Al-Jufra représentait une ligne rouge pour l’Egypte, ne laissant aucun doute sur la possibilité d’intervenir militairement si le GNA et ses milices venaient à dépasser cette ligne. Cette déclaration a alors été suivie de la manoeuvre militaire globale Hasm 2020 dont le message était clair. Le fait qui a soulevé une large polémique autour du sérieux des menaces égyptiennes. Des menaces qui entrent dans le cadre de la théorie de la dissuasion. En effet, l’Egypte est intervenue à deux reprises en Libye par des raids en réponse à deux actes terroristes, le premier contre 12 citoyens égyptiens en Libye, alors que le second a été exécuté sur les territoires égyptiens.

Il est clair que toutes les parties du conflit ont pris au sérieux les mesures égyptiennes et ont accru l’appel au cessez-le-feu et à la renaissance du règlement politique. Les mouvements égyptiens ont également bénéficié du soutien évident des Emirats, de l’Arabie saoudite et de certaines forces européennes, comme la France, la Grèce et Chypre. La Russie a également approuvé la déclaration du Caire vu qu’elle prend le parti de l’ANL comme l’Egypte, mais la nature de sa politique étrangère actuelle n’écarte pas l’éventualité de tenter de parvenir à des ententes avec la Turquie exactement comme en Syrie. Bien que la politique américaine semble soutenir la Turquie, les Etats-Unis ne se sont pas impliqués dans l’opposition franche des mouvements égyptiens. Du moins jusqu’à maintenant. Il semble que les mouvements égyptiens ont réussi à freiner le scénario de l’escalade, vu qu’ils s’inscrivent dans le cadre de la tentative de parvenir à une solution politique, comme l’a indiqué la déclaration du Caire. « La désescalade » représente le scénario rationnel, car la poursuite de l’escalade turque, à la lumière de la position décisive égyptienne, sera très coûteuse pour la Turquie et les milices qui la soutiennent. Cela ne veut pas dire sous-estimer le coût d’une éventuelle intervention égyptienne. La confrontation ne sera pas facile avec les milices terroristes et les mercenaires. En effet, la vision égyptienne est claire : l’évolution du conflit en Libye représente une véritable menace pour la sécurité égyptienne, une menace qu’il faut affronter à tout prix.

Certes, la réflexion rationnelle devrait conduire à relancer le processus politique. Il n’en demeure pas moins que l’un des dilemmes est que le comportement de certains décideurs n’est pas nécessairement rationnel, d’où la nécessité d’anticiper toutes les possibilités.

*professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

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