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Disparition d’un chercheur hors du commun

Samar Al-Gamal, Mardi, 03 septembre 2019

Chercheur renommé, spécialiste de l’Iran et de la Turquie, Moustafa El-Labbad s’est éteint dimanche à l’âge de 54 ans.

Moustafa El-Labbad

« La couverture des tensions actuelles dans la région du Golfe par les chaînes de télévision de cette région relève de l’espoir de voir une guerre déclen­chée contre l’Iran plutôt que des faits réels. Les invités le savent et jouent sur le même ton. Je suis fier que mon amour de l’objectivité, en tant qu’ana­lyste politique, l’emporte sur mon penchant idéologique envers telle ou telle partie ! ». Moustafa El-Labbad résumait ainsi sur sa page Facebook sa capacité à échapper à la polarité. Une capacité qui a fait de lui, et de loin, le plus important analyste égyptien des dossiers ira­nien et turc. Un domaine de spécialité qui semblait vacant jusqu’au retour du jeune cher­cheur au Caire, après avoir obtenu en Allemagne, en 1994, son doctorat en économie politique du Moyen-Orient. Un domaine qui, aujourd’hui, est laissé presque vide avec la disparition d’El-Labbad dimanche.

Il était directeur et fondateur du Centre Al-Sharq pour les études régionales et straté­giques, et rédacteur en chef de Sharq Namah, un magazine spécialisé dans les affaires ira­niennes, turques et asiatiques. Né au Caire en 1965, il est le fils du célèbre graphiste et dessi­nateur de presse, Mohieddine El-Labbad. Moustafa est lui aussi sorti des sentiers battus et a démissionné d’un emploi garanti à la MENA, l’Agence de presse officielle, pour fonder, avec ses moyens financiers modestes, Sharq Namah puis son centre de recherches.

Son livre Le Jardin des chagrins, l’Iran et Wélayet Al-Faqih (Dar Al-Shorouk, 2006), qui est une étude sérieuse de l’histoire sociopoli­tique contemporaine de l’Iran, confirme que nous sommes devant un penseur à la culture panoramique. Il a aussi écrit en 2009 conjointe­ment avec d’autres auteurs La Turquie entre les défis de l’intérieur et les paris de l’étranger.

El-Labbad était en effet le modèle du cher­cheur militant. Sa lutte ne consistait pas à acclamer une position, elle reflétait un engage­ment réel, une vaste culture et une conviction inébranlable quant aux valeurs de la justice et de la liberté. « Il était biaisé en raison de son sens politique de la justice et son appartenance à la gauche au sens large. Son âme se caracté­risait par un humanisme vaste », écrit son ami de longue date, le chercheur Nabil Abdel-Fattah, dans une tribune publiée lundi dans le journal Al-Tahrir.

Des caractéristiques qui l’ont cependant confiné dans le carcan d’un chercheur strict, sérieux, voire acerbe et distant. Vrai en partie. El-Labbad avait renoncé à répondre aux ques­tions de la presse écrite. « Lisez mon article dans As-Safir », était le plus souvent sa réponse aux demandes des journalistes l’invitant à com­menter l’actualité régionale. Chaque phrase de son article hebdomadaire dans le prestigieux quotidien libanais apportait une analyse sans équivoque. Plus tard, lorsque As-Safir a tiré sa révérence, il était encore possible de le lire dans le journal koweïtien Al-Qabas. Mais sa paru­tion au grand public était limitée à la télévision, et elle se faisait de plus en plus rare ces deux dernières années avec le cancer qui ravageait son corps. Facebook était alors devenu sa fenêtre sur le monde, et c’est à travers cette plateforme que sa femme, la journaliste liba­naise Zeinab Ghosn, avait lancé un appel pour un don de sang dans une tentative de sauver son mari. Deux semaines plus tard, il rendait l’âme.

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