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Le Caire s'oppose aux provocations d’Ankara

Chaïmaa Abdel-Hamid, Mardi, 14 mai 2019

L'Egypte a mis en garde la Turquie contre toute activité de forage pétrolier ou gazier au large de Chypre. Isolée sur la carte gazière de la région, Ankara affiche désormais ses convoitises en Méditerranée orientale.

Le Caire s
Plateforme d'extraction gazière au large des côtes chypriotes.

Dans un communiqué publié par le ministère des Affaires étrangères, l’Egypte a mis en garde cette semaine la Turquie contre « toute activité de forage pétrolier ou gazier au large de Chypre en Méditerranée orientale ». Une région où, en vertu d’un récent accord, l’Egypte et Chypre sont cen­sés mener des travaux d’exploration d’hydrocarbures. Selon le communi­qué, « la démarche turque met en péril la sécurité et la stabilité dans la région ».

Les autorités turques avaient annon­cé le déploiement du navire de pros­pection « Fatih » (le conquérant) dans la zone économique de Chypre pour effectuer des travaux de prospection gazière et de forage. Ankara avait aussi dévoilé, il y a quelques mois, son intention de créer une base navale et une autre aérienne en République de Chypre du Nord, ce qui a incité la République de Chypre à lancer un mandat d’arrêt international contre l’équipage du navire, tandis que l’Union Européenne (UE), les Etats-Unis et Israël ont publié des commu­niqués critiquant l’initiative turque et exhortant la Turquie à reconsidérer sa position.

Selon Tareq Fahmi, professeur des sciences politiques à l’Université du Caire, l’Egypte a voulu envoyer un message ferme et fort à la Turquie. « Même si le navire turc n’a pas pénétré dans les eaux territoriales égyptiennes, l’Egypte a tenu à lancer cette mise en garde en tant que pays membre du forum du gaz de la Méditerranée orientale. Pour l’Egypte, tous les pays du forum sont liés par des intérêts communs et par conséquent, tout harcèlement contre l’un de ces pays touche à la sécurité des autres pays membres du forum », explique Fahmi.

Le forum du gaz de la Méditerranée est un partenariat durable réunissant les acteurs régionaux de l’industrie gazière. Il vise à créer un marché régional du gaz qui sert les intérêts des pays membres, à travailler sur le développement optimal des res­sources et l’utilisation efficace des infrastructures, en proposant des prix compétitifs. Il vise également à aider les pays qui possèdent des réserves de gaz et les producteurs actuels dans la région à moderniser leurs infrastructures et à assimiler les nou­velles explorations. Enfin, il vise à aider les pays consommateurs à satisfaire leurs besoins et à permettre leur participation au développement des politiques gazières dans la région.

Mais la Turquie ne veut toujours pas voir cette vérité. Ankara conteste l’accord égypto-chypriote de 2013 sur l’utilisation des ressources natu­relles dans la zone économique de la Méditerranée en affirmant que les « Chypriotes turcs ont des droits indéniables sur l’archipel et qu’au­cune entité, société ou navire étran­ger ne peut effectuer des recherches scientifiques ou mener des explora­tions pétrolières et gazières sur le plateau continental de la Turquie et ses zones maritimes », a affirmé le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuolu, qui insiste sur le fait que cette zone maritime de Chypre, qui est contrôlée par les Chypriotes turcs, reste sous la juri­diction de la Turquie.

En février 2018, la marine turque avait empêché un navire affrété par la compagnie italienne Eni de se rendre dans les eaux chypriotes pour réaliser des forages d’exploration. Le bateau avait dû quitter les eaux chypriotes. L’UE avait condamné les « actes illégaux » de la Turquie au large de Chypre après le blocage du navire.

Convoitises turques en Méditerranée

Mais que veut donc la Turquie ? Fahmi explique que suite au lance­ment de plusieurs regroupements dans la région de la Méditerranée, comme le forum du gaz de la Méditerranée orientale (qui regroupe l’Egypte, Chypre, la Grèce, Israël, la Jordanie et la Palestine), ou encore le regroupe­ment réunissant Chypre, la Grèce et Israël, la Turquie s’est retrouvée hors jeu. « Ankara est très isolée et hors de toute formule de coopération gagnant-gagnant en Méditerranée. Elle tente aujourd’hui de s’imposer sur la scène en comptant sur le soutien iranien et russe et veut créer un regroupement parallèle. Avec les Russes, la Turquie envisage de créer un projet de gazo­duc, acheminant le gaz à partir d’Is­raël jusqu’en Europe et passant par la Turquie », précise Fahmi.

Pourtant, tout travail de forage entrepris par la Turquie serait illégal. C’est ce qu’affirme la chercheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégique (CEPS) d’Al-Ahram, Mona Salman, qui explique que « tout travail de prospection fait par la Turquie dans les eaux régionales chy­priotes est illégal. C’est une vraie violation des ressources chypriotes », ajoute Salman.

Trois scénarios

Face aux provocations turques, trois scénarios sont à envisager, analyse Salman. L’Egypte et Chypre peuvent procéder à une escalade, surtout qu’ils sont soutenus sur le plan international, en portant plainte contre Ankara devant la justice internationale. Tous les agissements turcs sont contraires au droit international et enfreignent la Convention des Nations-Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM), ratifiée par l’Egypte en 1982. A noter que la Turquie a refusé de signer cette convention, qui détermine les règles de l’utilisation des océans par l’homme et définit les droits des Etats à explorer les ressources maritimes. Le refus de la Turquie est dû à un litige de délimitation des frontières maritimes l’opposant à la Grèce et à Chypre depuis 1974.

Si les provocations turques se poursuivent dans les eaux chy­priotes, une intervention militaire peut également être envisagée. « Une confrontation armée limitée peut alors avoir lieu entre la Turquie et les autres acteurs régionaux », affirme Salman. Le troisième scéna­rio qui, selon la chercheuse, semble le plus probable, est que la Turquie recule pour éviter d’exacerber les tensions. « Il ne faut pas oublier que les relations de la Turquie avec l’UE et les Etats-Unis sont assez tendues. Les marges de manoeuvre de la Turquie sont limitées et ne lui per­mettront pas d’aller plus loin. Ankara n’ira pas jusqu’à sacrifier ses relations avec l’UE ou créer des conflits en tant que membre de l’Otan avec les autres membres », estime Salman.

Pour Tareq Fahmi, « l’Egypte doit absolument réunir le forum du gaz de la Méditerranée orientale, achever les procédures consistant à tracer les frontières maritimes avec Israël, conclure des accords avec les pays de la région, etc. Toutes ces mesures permettront de renforcer le statut international de l’Egypte et consti­tuent une preuve concrète sur les droits énergétiques de l’Egypte en Méditerranée », conclut-il.

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