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Renforcer le dialogue

May Al-Maghrabi, Mardi, 26 février 2019

Le premier Sommet des chefs d'Etat ou de gouvernement de l'Union européenne et de la Ligue arabe s'est tenu à Charm Al-Cheikh. Objectif: consolider le partenariat arabo-européen.

Renforcer

Sous le slogan « Investir dans la stabi­lité », et en présence de 50 chefs d’Etat et de gouvernement, le premier som­met « historique » UE-Ligue arabe s’est tenu les 24 et 25 février dans la station balnéaire de Charm Al-Cheikh. Sécurité, migra­tion, crises régionales et développement ont été au centre des négociations entre Arabes et Européens réunis autour de la même table, pour la première fois, à la recherche d’approches communes. « Les deux côtés ont décidé de se lancer dans une nouvelle ère de coopération et de coordination afin de renforcer la stabilité, la prospérité et le bien-être des deux régions », peut-on lire dans le communiqué final, qui s’achève par l’annonce que la deuxième édition du sommet se tiendra à Bruxelles en 2022.

Le niveau de participation élevé au sommet était un signe quant à l’importance de cette pre­mière prise de contact entre la Ligue arabe et les pays européens, et l’urgence de renouer le dialo­gue pour discuter des défis et des intérêts com­muns. Cette participation au plus haut niveau est en outre un indice de succès pour l’Egypte, comme l’a affirmé le président Abdel-Fattah Al-Sissi, qui se positionne sur le devant de la scène diplomatique. Pour sa part, Donald Tusk, président du Conseil européen, a salué l’accueil par l’Egypte de ce sommet, mettant l’accent sur son rôle axial en tant que pilier de la stabilité régionale (voir entretien).

Parmi les participants européens figuraient notamment la chancelière allemande, Angela Merkel, la première ministre britannique, Theresa May, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, et le président chypriote, Nicos Anastasiades. Du côté arabe, on notait la présence du roi Salman bin Abdel-Aziz d’Arabie saoudite, des présidents iraqien, Barham Saleh, et tunisien, Béji Caïd Essebsi, du premier ministre libanais, Saad Hariri, et du chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. En marge du sommet, le président Abdel-Fattah Al-Sissi s’est entretenu avec un certain nombre de dirigeants arabes et européens des relations bilatérales (voir encadré).

Dimanche, le sommet a été inauguré par le président Sissi et co-présidé par Tusk. Lundi, une session spéciale à huis clos a permis aux dirigeants des deux blocs d’échanger leurs points de vue sur les conflits régionaux.

Objectif atteint

Selon les observateurs, l’enjeu majeur du Sommet de Charm Al-Cheikh était « d’établir un dialogue entre l’Europe et le monde arabe confrontés aux mêmes défis ». L’objectif a été atteint, même si le sommet n’a pas manqué de divergences, comme l’a indiqué le président Sissi, à la clôture du sommet. « Les différences de points de vue ont enrichi les discussions et ont permis à chaque pays d’exprimer sa vision sur les divers dossiers d’intérêt commun », a dit le président Sissi, saluant la qualité des échanges.

Le dossier des droits de l’homme a été l’un des plus controversés durant le sommet. Le président Sissi a rejeté les appels de l’Europe en faveur de l’abolition de la peine de mort en Egypte. « Vous ne pouvez pas nous apprendre notre humanité, nous avons nos propres valeurs et notre éthique. Nous respectons le fait que vous avez aboli la peine capitale et nous ne vous demandons pas de la réintro­duire mais s’il vous plaît, ne nous imposez pas votre point de vue. Notre culture est diffé­rente », a souligné le président Sissi. « La priorité de l’Europe est d’atteindre et de pré­server la prospérité. Mais notre priorité est de préserver notre pays et d’éviter son effondre­ment, comme cela a été le cas pour plusieurs de nos voisins de la région », a-t-il ajouté. Des propos tenus en réponse aux questions posées sur la situation des droits de l’homme, lors d’une conférence de presse tenue à l’issue du sommet. « Les différences entre nous, notam­ment dans le domaine des droits de l’homme, ne devraient pas nous empêcher d’envisager l’avenir avec optimisme », a pour sa part déclaré le président de la Commission euro­péenne, Jean-Claude Juncker. Les deux régions ont aussi divergé sur l’Iran. Le secré­taire général de la Ligue arabe, Ahmad Aboul-Gheit, a déclaré que l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ainsi que Bahreïnsouhai­taient inclure davantage de fermeté à l’égard de l’Iran dans le communiqué final, ce que les Européens n’ont pas accepté.

La stabilité avant tout

Selon l’ambassadeur de l’UE en Egypte, Ivan Surkos, les chefs d’Etat de l’UE se sont rendus en Egypte, car ils sont « très intéressés par un renforcement de la coopération avec leurs voisins arabes ». Emanant d’une convic­tion que la stabilité est le premier pilier du développement, les discours des chefs d’Etat et des monarques arabes et européens, lors de la séance inaugurale, ont étalé leurs visions sur les principaux défis communs à relever, dont le terrorisme transfrontalier, la migration illégale et la stabilité régionale. Tous ont été d’accord que sans une action commune, il ne serait pas possible de relever ces défis et de promouvoir le développement. A cet égard, le président Sissi a souhaité que le Moyen-Orient « se transforme d’une région de conflits en une région de prospérité », appelant à une coopération plus renforcée entre les deux côtés. « Aujourd’hui, nous sommes là pour renforcer notre coopération au profit de nos peuples », a pour sa part déclaré Tusk. Et c’est pour le bien des peuples arabes et européens que, durant les deux jours du sommet, trois thèmes principaux ont été au menu des discus­sions: la coopération économique entre l’Eu­rope et les pays arabes, les défis mondiaux et les questions régionales. Le dialogue politique entre les deux parties a été notamment axé sur plusieurs questions régionales telles que le processus de paix au Moyen-Orient, les crises en Syrie, au Yémen, en Libye et en Iraq, la lutte contre le terrorisme transfrontalier et la migra­tion clandestine, dans le but de trouver des solutions durables et d’assurer la sécurité et la paix dans la région mais aussi de développer la coopération économique entre Arabes et Européens qui se situe actuellement à 319 mil­liards d’euros.

Mais les priorités des uns et des autres ont été différentes. Si la cause palestinienne, clé de la stabilité régionale souhaitée, a été soulignée par les chefs d’Etat arabes, les Européens se sont notamment concentrés sur la crise migratoire même s’ils n’ont pas pu éviter d’aborder les crises régionales. C’est dans ce contexte que le président Sissi et le monarque saoudien ont assuré que le soutien aux Palestiniens était essentiel pour l’établissement de la sécurité régionale. Sur le Yémen, le monarque saoudien, dont le pays se trouve à la tête depuis 2015 d’une coalition militaire qui combat les rebelles hou­this dans ce pays, a par ailleurs évoqué ce conflit en fustigeant « l’intervention » iranienne. Dans une approche similaire, le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmad Aboul-Gheit, a déploré la situation en Syrie, au Yémen et en Libye, dénon­çant « les mains étrangères » impliquées dans ces conflits. Quant au président Sissi, il a estimé que « laisser les conflits au Yémen, en Syrie et en Libye et dans toutes les régions où il y a des conflits armés sans solution politique ne peut que constituer une carence dont nous devrons rendre des comptes aux prochaines généra­tions ».

Plaidant en faveur d’une solution politique à la crise dans son pays, le président du Conseil présidentiel du gouvernement d’entente natio­nale de Libye, Fayez Al-Sarraj, a affirmé lundi que le règlement de la crise libyenne passe par des élections organisées sur une base constitu­tionnelle saine à même de trancher les différends entre les belligérants et de permettre au peuple de s’exprimer via les urnes, mettant en avant l’impératif de la tenue préalable d’un dialogue national. Du côté européen, Federica Mogherini, la Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, a aussi appelé à une approche com­mune sur les conflits en Syrie et au Yémen et à une action commune en Libye. « J’espère que ce sommet va se concentrer sur notre partenariat dans le domaine de l’économie, du travail com­mun, par exemple sur la Palestine, pour relan­cer la solution à deux Etats », a-t-elle ajouté. Pour sa part, la chancelière allemande, Angela Merkel, a dressé une liste des sujets abordés avec ses homologues: conflit syrien, Libye, Iran et combat contre le terrorisme islamiste. Elle a également souligné la nécessité de parvenir à une solution à deux Etats dans le conflit israélo-palestinien et de résoudre « la terrible catas­trophe humanitaire au Yémen ».

Sur le dossier des migrations, au coeur des relations entre les deux blocs, Tusk a dit: « Nous devons travailler ensemble, pays d’origine, de transit et de destination, afin de casser le business des passeurs et des trafiquants ». Pour sa part, le président Sissi a estimé que l’immigra­tion n’était « pas un défi » mais plutôt un « domaine prometteur de coopération entre les deux blocs ». L’Egypte est un partenaire-clé de l’Europe sur ce dossier, surtout que ses efforts ont réussi à freiner le flux migratoire à travers la Méditerranée vers l’Europe. Depuis septembre 2016, aucun cas de migration illégale à travers la Méditerranée n’a été recensé depuis les côtes égyptiennes. C’est ce qui a fait de l’Egypte « un Etat modèle », selon Donald Tusk, avec lequel l’Union européenne entend renforcer sa coopéra­tion en matière de lutte contre la migration illé­gale sur les plans de sécurité, d’échange de l’in­formation, du développement et des aides. Pour le président Sissi, le défi que représente le terro­risme n’est pas moins important que celui de la migration illégale. « Le danger du terrorisme haineux se propage partout dans le monde et nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de nous dresser ensemble face à ce danger », a-t-il déclaré, soulignant la nécessaire collabora­tion entre les deux rives de la Méditerranée en matière de lutte contre le terrorisme.

« Des échanges qui étaient nécessaires entre les Arabes et les Européens même s’il reste des concertations à faire pour rapprocher les visions et avoir une stratégie homogène vis-à-vis des crises affectant la sécurité des deux côtés », affirme le politologue Tarek Fahmi. Ce qui n’empêche pas, selon lui, que ce sommet soit « le point de départ pour plus d’entente et de concertation entre Arabes et Européens servant les intérêts communs des deux blocs ». Conscient de la difficulté de la tâche, le pre­mier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, a assuré à la presse: « Si vous croyez qu’on se voit 24 heures à Charm Al-Cheikh et puis c’est la paix dans le monde et dans la région et que tout est fini, vous croyez au père Noël ». « Le rapprochement entre les pays arabes et les pays européens exige de faire face aux défis communs et de saisir les véritables opportuni­tés. Ainsi, face à certaines divergences, il n’existe que deux choix: la coopération ou le conflit. L’Europe a choisi la coopération », a affirmé Tusk, soulignant que la coopération bilatérale revêt une importance plus grande que celle qui existait autrefois. « Ce Sommet arabo-européen a été une démarche qui devra être suivie par d’autres. D’ici 2022, date de la tenue de la deuxième édition du sommet, les deux camps ont beaucoup à faire pour reformu­ler leurs relations sur des bases d’entente de façon à servir leurs intérêts mutuels », conclut Tarek Fahmi.

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