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La presse face aux défis financiers

May Atta, Mardi, 14 août 2018

L’Autorité nationale de la presse a annoncé une hausse des prix des journaux à compter du 1er septembre. Une décision rendue nécessaire par le coût exorbitant du papier et la situation financière difficile des entreprises de presse.

La presse face aux défis financiers
Selon l’Organisme national pour la mobilisation et le recensement (CAPMAS), le nombre de journaux imprimés est passé de plus d’un milliard en 2010 à 534,6 millions en 2016.

La presse écrite en Egypte affronte une crise financière aiguë, ainsi que des défis d’ordre administratif et professionnel qui lui rendent la vie difficile. La situation s’est aggravée, surtout depuis le flottement de la livre égyptienne en 2016. De plus en plus accablés par les dettes et parfois incapables de payer les frais d’imprimerie, les journaux, officiels et privés, ont jugé inévitable de hausser leurs prix de vente pour pouvoir assurer la continuité de la publication.

Raison pour laquelle l’Autorité nationale de la presse s’est réunie le 9 août avec les PDG des journaux ainsi qu’avec de grands noms de la presse. Evoquant la crise financière qu’affronte l’industrie de la presse, la réunion a aussi évoqué d’autres défis auxquels est confrontée la presse écrite, notamment au niveau de la distribution, de la presse numérique et du contenu rédactionnel. Comme solution à court terme, il a été convenu de relever le prix des quotidiens de 2 à 3 L.E.

et celui des hebdomadaires de 3 à 4 L.E. — une mesure jugée inévitable pour augmenter les ressources des entreprises de presse. Karam Gabr, président de l’ANP, a déclaré que l’idée d’installer une usine pour la fabrication locale de papier serait prochainement étudiée. Celle-ci pourrait diminuer le coût du papier de 30 %. Il a en outre promis de remédier aux défaillances du système de distribution des journaux.

Cette réunion ne constitue que le début d’une série de rencontres qui devront avoir lieu pour tenter de trouver des solutions cruciales aux problèmes dont souffre la presse, tributaire de plusieurs facteurs. Hausse du prix du papier, dévaluation de la monnaie, baisse des recettes de publicité, propagation de la presse numérique au détriment de celle écrite — la liste des problèmes est longue. La hausse mondiale des prix du papier a contraint plusieurs institutions de presse à diminuer le nombre de pages de leurs journaux.

« Augmenter les prix des journaux est une décision difficile, mais pour le moment, il n’y a pas d’autres choix pour sauver l’industrie de la presse en crise », indique Abdelmohsen Salama, président du syndicat des Journalistes et PDG de l’entreprise officielle de presse Al-Ahram. Il ajoute que le prix du papier a augmenté trois fois depuis le flottement de la livre égyptienne et l’augmentation du dollar, qui a grimpé de 6 à 18 L.E. « Ce qui a aggravé récemment la situation, c’est l’augmentation mondiale du prix du papier, qui a doublé.

Déjà depuis 2016, on peine à couvrir les frais d’imprimerie des journaux ; maintenant, la situation est devenue critique, au point de menacer la continuité des journaux, dont les revenus ont régressé », affirme Salama. Une baisse due, selon lui, à la crise économique, qui a à son tour entraîné le recul de la vente des journaux et, surtout, la baisse des recettes publicitaires. « S’ajoute à tous ces facteurs la situation des entreprises de presse officielle, surchargées de journalistes et de personnel et dont le paiement des salaires constitue un fardeau », indique Salama, qui estime que l’embauche par les entreprises de presse officielle, dont Al-Ahram, d’un grand nombre de journalistes et d’employés après la révolution était une grande erreur, car les revenus et la distribution étaient en baisse.

Pénurie de ressources

Selon l’Organisme national pour la mobilisation et le recensement (CAPMAS), le nombre de journaux imprimés est passé de plus d’un milliard en 2010 à 534,6 millions en 2016. D’après le CAPMAS, la distribution des journaux a également diminué de 4,6 % entre 2015 et 2016. En ce qui concerne la publicité, qui est la principale source de financement de la presse privée et nationale en Egypte, la situation est critique. Le financement des journaux nationaux et privés dépend, en effet, à 75 % de la publicité. Si on prend comme exemple Al-Ahram, qui est la plus grande institution de presse en Egypte, les statistiques sont choquantes.

« Les recettes de la publicité à Al-Ahram étaient d’un milliard et demi de L.E en 2010 et elles ont baissé à 500 millions de L.E. Si on prend en considération l’augmentation du prix du papier, de l’encre et d’autres fournitures par rapport à 2010, la valeur réelle de la publicité ne dépasse pas les 100 millions de L.E. », détaille Salama, qui indique que les frais d’imprimerie du quotidien Al-Ahram, qui renferme 20 pages et est vendu à 2 L.E., est de 8 L.E.

La crise affecte aussi les journaux privés, comme Al-Tahrir, qui a dû fermer en 2015, et Al-Shorouk, qui a dû licencier des journalistes pour rationaliser les dépenses. Face à une telle situation, Magdi Sobhi, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, appelle les entreprises de presse, notamment officielles, à se débarrasser de la bureaucratie pour pouvoir faire face aux défis.

« La bureaucratie ralentit le rythme du travail. Si les journaux sont en crise alors que la presse est une industrie rentable, c’est parce qu’ils travaillent sans aucune règle et préfèrent les solutions faciles. Les journaux nationaux doivent faire preuve de créativité en ce qui concerne le marketing pour augmenter la distribution et améliorer les recettes publicitaires, mais aussi d’une créativité rédactionnelle pour attirer les lecteurs », estime Sobhi. C’est dans ce contexte qu’il appuie la proposition de fonder une usine locale pour le papier, ce qui réduirait les coûts d’imprimerie, puisque actuellement, le papier est importé et payé en dollars.

Le défi numérique

Depuis son apparition, le numérique a ébranlé le modèle traditionnel de la presse dans le monde entier. Or, en Egypte, le rythme de la disparition des journaux traditionnels est plus rapide que dans d’autres pays du monde. Selon les estimations, la presse écrite en Egypte a enregistré une chute de 15 % par an, contre 7,5 % aux Etats-Unis et 3 % au Japon. Yéhia Qallach, ancien président du syndicat des Journalistes, indique que depuis la fin des années 1990, des experts avaient prévu la disparition, en l’espace de 10 ans, des journaux en papier.

Or, selon Qallach, ceux-ci existent jusqu’à présent, parce qu’ils ont réussi à présenter un service différent. « Au-delà du défi financier, le véritable challenge de la presse en papier est de changer de peau au niveau du fond et de la forme pour attirer les lecteurs. Il faut traiter les nouvelles d’une manière plus profonde et utiliser les chiffres et les graphiques. Si les journaux en papier ne commencent pas à réaliser ce défi, ils ne pourront pas résister longtemps », craint Qallach.

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