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Les manoeuvres de la confrérie

Ola Hamdi, Vendredi, 28 avril 2017

Les récentes révisions idéologiques annoncées par les jeunes militants des Frères musulmans soulèvent bien des interrogations. Il s'agirait d'une tentative de la confrérie pour redorer son blason et amadouer la rue.

De jeunes militants des Frères musul­mans se sont réunis sous l’aile dite de Mohamad Kamal (un ancien membre du bureau de guidance tué par les forces de l’ordre en octobre dernier). Ce courant a publié des révisions idéologiques qui remet­tent en cause l’action politique de la confré­rie depuis la révolution de 2011. Ils y avouent avoir commis des « erreurs fatales » ayant contribué à la décadence de la confrérie et qui ont provoqué l’hostilité de la population à son encontre. Les jeunes Frères admettent que la confrérie n’était pas « prête à gérer la période transitoire qui a suivi la révolution de 2011 ». Ces révisions se focalisent notam­ment sur « la mauvaise gestion » de la période post-révolutionnaire.

Les jeunes membres remettent en question la stratégie adoptée par les Frères depuis 2011, notamment celle du Parti de la liberté et de la justice, bras politique de la confrérie. Sont ainsi remis en cause l’ordre des priori­tés, l’absence de projet politique concret — qui aurait permis de se faire une place sur l’échiquier politique — et l’amal­game entre la politique et la prédication religieuse. Selon les jeunes Frères, ces rai­sons ont contribué au déclin de la confrérie et à ce que, à peine arrivée au pouvoir en 2012, elle se retrouve encore une fois dans la situation de clandestinité qui a été la sienne pendant des décennies. C’est le point fonda­mental de ces révisions idéologiques. Ces révisions auraient été proposées après de nombreuses études politiques, religieuses et sociologues selon les jeunes militants. Elles sont le fruit d’un travail « concerté » entre des spécialistes et des membres de la confré­rie, vivant en Egypte aussi bien qu’à l’étran­ger. L’aile conservatrice dirigée par Mahmoud Ezzat — aussi connue comme étant le « bureau de Londres » — a réagi à ces révisions en affirmant dans un communi­qué que ces révisions « ne représentent pas la position officielle de la confrérie, qui n’envisage pas, pour le moment, de procéder à des révisions idéologiques ».

Une question de crédibilité

La crédibilité de ces révisions et l’impact qu’elles auront sur la confrérie soulèvent un vif débat. Elles interviennent en effet après plus de 4 ans d’affrontements entre les Frères et le gouvernement. Si ces révisions étaient sincères, il s’agirait alors d’un revirement idéologique total de la part des jeunes Frères impliqués dans les violences qui ont suivi la destitution du président islamiste Mohamad Morsi. Depuis la révolution du 30 juin 2013, les divisions au sein de la confrérie sont appa­rues au grand jour. Dans la période qui a suivi la révolution, deux courants se sont opposés au sein de la confrérie ayant des stratégies différentes. Le premier courant, celui de Mahmoud Ezzat, militait pour le dialogue et le maintien des canaux de négociations avec le gouvernement. Le mouvement des jeunes était plutôt en faveur de la confrontation et des représailles. Ce dernier courant est notam­ment accusé d’être impliqué dans les vio­lences visant l’armée, la police et les institu­tions étatiques depuis 2013. Cette implication a entraîné l’hostilité de la rue vis-à-vis de la confrérie déclarée organisation terroriste en 2014. Quelle est à présent la signification de ces révisions et comment expliquer cette volte-face des jeunes Frères, d’autant plus qu’ils constituaient le courant le plus radical de la confrérie ? Ibrahim Al-Zaafarani, ancien cadre des Frères musulmans, décrit ces révi­sions de « pas en avant important et coura­geux ». « Si les jeunes renoncent désormais à la violence et à la radicalisation, leur courant a le potentiel de restructurer la confrérie sur de nouvelles bases, potentiellement plus en accord avec les règles du jeu de la vie poli­tique », estime-t-il. Tout le monde n’est cependant pas du même avis. Kamal Habib, spécialiste des groupes islamistes, minimise l’importance de ces révisions. Pour lui, il ne s’agit pas d’une véritable révision idéolo­gique. « Les questions de fond n’y sont pas traitées. La violence exercée par les Frères depuis 2013, leur position vis-à-vis de la citoyenneté, de la notion de l’Etat civil, etc., ces points ont été omis alors qu’ils représen­tent les piliers de toute révision sérieuse », estime Habib, en prenant l’exemple des révi­sions idéologiques opérées par le groupe radical de la Gamaa islamiya à la fin des années 1990. En 1997, la Gamaa avait en effet changé radicalement de position et renoncé à la violence. « Ces révisions introduites par les jeunes devaient faire davantage référence à l’héritage de la confrérie, à Hassan Al-Banna et à Sayed Qotb. Pour que ces révisions soient fiables, elles doivent englober les idéologies takfiries qui considèrent l’Etat civil comme mécréant, également la question des coptes, le recours à la violence et la notion de l’Etat religieux ou de l’Etat civil », renchérit Habib. Selon lui, aucun des deux groupes n’a aujourd’hui de vision globale quant à l’avenir de l’organisation.

Ahmad Ban, spécialiste des mouvements islamistes, pense qu’il s’agit d’une manoeuvre politique et non d’un changement de stratégie dans le conflit opposant la confrérie au gou­vernement. « La confrérie est dans une situa­tion de faiblesse qu’elle n’a jamais connue, même sous le président Nasser. Les Frères sont non seulement en conflit avec l’Etat mais surtout avec la rue qui leur est hostile », dit-il. Face à cette position de faiblesse, les récentes révisions apparaissent comme une tentative pour redorer le blason de la confré­rie et pour alléger la pression sécuritaire qui pèse sur elle. « La carte du revirement doctri­nal est jouée afin de tenter de réintégrer la sphère politique », pense Ban. L’expert sécu­ritaire, Achraf Amin, affirme que cette tenta­tive est vouée à l’échec. « Je ne crois pas à la fiabilité de ces révisions. Al-Qaëda et la qua­si-totalité des groupes radicaux se sont inspi­rés des idéologies de Sayed Qotb, qui est aussi le principal idéologue des Frères musulmans. Il n’est pas question de se récon­cilier avec un groupe impliqué dans des actes terroristes », conclut Amin.

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