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Egypte-Iran: Tiède réchauffement

Chaïmaa Abdel-Hamid, Mardi, 09 avril 2013

Les timides signes de normalisa­tion avec la République islamique font face à une peur irrationnelle de voir le chiisme se répandre en Egypte. Au-delà des facteurs internes, les relations avec Washington et les pays du Golfe entravent tout rapprochement réel avec la puissance chiite. Explications.

Egypte-Iran
Les vols touristiques parvenant d'Iran seront suspendus jusqu'en juin. (Photo: Reuters)

Revenant sur sa décision, l’Egypte a décidé cette semaine de suspendre les vols touristiques venant d’Iran jusqu’en juin prochain. Une fois de plus, le président Mohamad Morsi annule une décision qu’il vient de prendre ... Elle n’aura, en fait, duré qu’une dizaine de jours.

Le 31 mars, un premier avion iranien transportant des touristes était arrivé à l’aéroport international d’Assouan, conséquence d’un nouvel accord pour promouvoir la coopération dans le domaine du tourisme. Cet accord per­mettait notamment la mise en place de vols directs entre les deux pays.

Le ministre du Tourisme, Hicham Zaazoue, a justifié cette décision par la volonté des autorités égyptiennes de « réévaluer et reconsidérer les échanges touristiques avec l’Iran ».

Le rétablissement du trafic aérien entre Le Caire et Téhéran n’était, dans le fond, qu’un petit pas de plus franchi vers une « normalisation » des rela­tions entre l’Egypte et l’Iran. La déci­sion de suspendre les vols vise juste à calmer les critiques sur le rapproche­ment égypto-iranien alimentées notam­ment par des craintes de voir le chiisme se répandre en Egypte. Car le rappro­chement est là. Des visites réciproques des responsables des deux pays avaient été suivies de la signature d’un accord, puis d’un premier vol direct entre les deux pays, et enfin, d’une proposition iranienne pour une aide financière d’un milliard de dollars à l’Egypte. Relations politiques et économiques : ces signes, bien que limités concrètement, ont eu un écho important dans la rue égyp­tienne.

En août dernier, Mohamad Morsi s’était rendu à Téhéran pour participer à une conférence du Mouvement des non-alignés, devenant ainsi le premier chef d’Etat égyptien à visiter l’Iran depuis plus de 30 ans.

En retour, en février, le président ira­nien Mahmoud Ahmadinejad était venu en Egypte à l’occasion du sommet de l’Organisation de la coopération isla­mique. Ces allers-retours ont fait la une de la presse régionale et internationale.

Limites diplomatiques

tourisme
(Photo: AP)
Une question se pose cependant : jusqu’où peut aller ce rapprochement ? Et quelles sont ses limites ? Selon les spécialistes, celui-ci est avant tout moti­vé par une volonté de rupture avec les politiques de Hosni Moubarak. C’est ce qu’affirme le politologue Moustapha Al-Naggar. « Ce rapprochement restera probablement limité. Le premier facteur qui déterminera les limites du rappro­chement est la relation entre l’Egypte, les Etas-Unis et Israël : les Américains et Israël suivent avec beaucoup d’ap­préhension ce rapprochement, même timide, et le jugent contraire à leurs intérêts. Raison pour laquelle l’Egypte fera en sorte que cette nouvelle relation n’aille pas contre les intérêts améri­cains, et par conséquent, israéliens ».

L’autre poids diplomatique qui pour­rait entraver ce rapprochement ce sont les pays du Golfe. Lors de la dernière visite d’Ahmadinejad en Egypte, l’imam de la mosquée d’Al-Azhar, le cheikh Ahmad Al-Tayeb, a tenu à mettre en garde le dirigeant iranien, lui demandant de ne pas « s’immiscer dans les affaires des pays du Golfe ». Les relations sont, en effet, au plus bas entre les monarchies du Golfe et Téhéran, soupçonné notam­ment de soutenir la contestation chiite à Bahreïn contre la monarchie sunnite. Téhéran, quant à lui, n’oublie pas que les pays du Golfe ont soutenu le régime de Saddam Hussein lors de sa guerre contre l’Iran.

« Tout comme c’est le cas avec les Américains, l’Egypte prend aussi en considération ses relations bilatérales avec les pays du Golfe, où travaillent des centaines de milliers d’Egyptiens », explique Moustapha Al-Naggar. C’est en tout cas ce qu’a assuré le ministre égyp­tien des Affaires étrangères, Mohamad Kamel Amr, qui a affirmé qu’un rappro­chement avec l’Iran ne se ferait pas aux dépens de la sécurité des monarchies du Golfe. Une sécurité qu’il a qualifiée de « ligne rouge » à ne pas franchir.

Le Caire et Téhéran ont visiblement des intérêts contradictoires. Ils ne sont pas d’accord sur les grands dossiers régio­naux. Par exemple, l’Iran soutient le régime de Bachar Al-Assad. Or, l’Egypte est opposée à ce régime. Les positions iraniennes et égyptiennes sur le conflit en Syrie sont, en effet, diamétralement opposées.

Mais ce n’est pas tout. Le fossé idéolo­gique entre sunnites et chiites laisse aujourd’hui peu d’espoir sur une réelle entente à moyen terme.

30 ans de rupture diplomatique

Après une rupture qui a duré plus de trois décennies, le rapprochement égypto-iranien revient au centre du débat. Entre un désir de normaliser les relations et les craintes liées à une expansion du chiisme en Egypte, le pays est partagé.

Ce retour « timide » des relations a notamment soulevé l’ire des courants salafistes contre Mohamad Morsi et les Frères musulmans. Lors d’une manifes­tation massive, une centaine de manifes­tants sunnites ont tenté, vendredi 5 avril, de pénétrer de force dans la résidence du chargé d’affaires iranien au Caire, pour dénoncer le réchauffement des relations.

Les manifestants salafistes ont scandé des slogans hostiles à l’Iran et au chiisme et ont critiqué la politique de rapproche­ment entre Le Caire et Téhéran, dont la récente décision d’autoriser les touristes iraniens à visiter l’Egypte.

Les sunnites reprochent notamment aux chiites de dénigrer Aïcha, l’épouse du prophète Mohamad. Les chiites l’accu­sent de s’être opposée à Ali, qu’ils consi­dèrent comme le premier imam.

Le politologue Amr ElShobaky, du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, estime que refuser le retour des relations irano-égyptiennes est un manque de maturité politique de la part des salafistes : « Protester contre le tourisme iranien reflète une grande faiblesse et un manque de confiance en soi ».

Le politologue estime que l’Egypte a prouvé sa force dans les années 1960, lorsque l’institution d’Al-Azhar, sous le cheikh Mahmoud Chaltout, avait ouvert l’enseignement aux chiites et avait initié un rapprochement entre les deux grands courants de l’islam. Pour lui, l’Egypte montre aujourd’hui sa faiblesse en craignant la visite de quelques dizaines de touristes, comme si l’Etat iranien pouvait par ce biais diffuser le chiisme en Egypte (voir p. 5).

La montée islamiste en toile de fond

Dans ce contexte la nature des relations irano-égyptiennes est révélatrice à plusieurs égards. C’est uniquement avec l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir et l’élection de Mohamad Morsi en juin dernier que les relations ont commencé à changer de forme.

Durant ses 30 années au pouvoir, Hosni Moubarak, fidèle allié des Etats-Unis, a été un adversaire farouche de l’Iran. Il faut le dire, la révolution égyptienne a changé la donne, et Mohamad Morsi, à peine élu, avait exprimé sa volonté de ne pas isoler l’Iran sur le terrain diplomatique.

Professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, Hassan Nafea souligne que l’Iran est l’une des plus grandes puissances de la région, et qu’il serait une erreur de ne pas s’en rapprocher. « Les relations égypto-iraniennes ont toujours eu des hauts et des bas. Si Moubarak a décidé de suivre l’itinéraire de Sadate dans la rupture des relations — ce qui était une erreur — il est temps de rouvrir cette porte et de corriger cette erreur. Quant aux tentatives d’entraver cette normalisation, je les trouve inexplicables ».

Une histoire bilatérale tendue

Les manifestations sunnites
Des manifestations sunnites pour dénoncer le réchauffement des relations égypto-iraniennes. (Photo: AP)
En effet, depuis 1980, l’Iran et l’Egypte n’entretiennent plus de relations diplomatiques. Le « péché » de l’Egypte a été pour Téhéran la visite du président Sadate en Israël, et surtout la signature d’un traité de paix avec ce pays (les accords de Camp David en 1979).

Ce traité de paix est, pour les ayatollahs, une trahison pure et simple vis-à-vis du monde arabo-musulman. L’Iran n’a pas non plus pardonné au Caire d’avoir accueilli le Shah Mohammad Reza Pahlavi, après sa fuite d’Iran juste avant l’avènement de la Révolution islamique.

Quant à l’Egypte, elle a du mal à digérer l’hommage rendu par la Révolution islamique d’Iran à Khaled Eslambolli, assassin du président Sadate en 1981. Téhéran le considère comme un martyr et a donné son nom à une rue du centre de la capitale. Un timbre fut même créé à son effigie.

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Les deux pays ont repris leurs relations diplomatiques après qu’un compromis eut été trouvé. L’Iran a cédé à la demande égyptienne de débaptiser cette rue qui porte désormais le nom de « rue de l’Intifada ».

Mais l’Iran est toujours accusé d’avoir mené des activités subversives en Egypte et d’avoir utilisé le Hezbollah libanais pour coordonner son aide militaire et financière au Hamas et au Djihad islamique palestinien à Gaza.

En 2009, un réseau du Hezbollah avait été arrêté pour avoir planifié des attaques terroristes et pour avoir propagé le chiisme en Egypte. En réaction, des contraintes avaient été imposées par Moubarak sur les activités des chiites dans le pays.

Aujourd’hui, les choses semblent bouger un peu. Il semble que Le Caire et Téhéran se dirigent vers une amélioration de leurs relations. Mais il est peu probable que celles-ci se transforment en alliance stratégique.

L'Iran en chiffres

Population totale : 74 798 599.

Superficie : 1 745 150 km2.

Croissance démographique : 1,1 %.

Densité démographique : 45 habitants/km2.

Population urbaine : 69,1 %

Population des principales villes (banlieue incluse) :

Téhéran : 12 500 000.

Mashhad : 2 625 000.

Ispahan : 2 025 000.

Tabriz : 1 480 000.

Karaj : 1 400 000.

Origines ethniques : Persans (51 %), Azéris (24 %), Gilakis/Mazandaranis (8 %), Kurdes (7 %), Arabes (3 %), Baloutches (2 %), Lors (2 %), Turkmènes (2 %), Arméniens, juifs, Qashqais, etc.

Langue officielle : Persan, également appelé farsi, compris par 83 % de la population.

D’autres langues parlées : L’Iran compte plusieurs groupes minoritaires qui parlent des dialectes apparentés au farsi. Ces dialectes sont presque tous en voie d’extinction. Notons également que les frontières de l’Iran sont peuplées de minorités ethniques communes avec des Etats voisins. Parmi les groupes linguistiques minoritaires, il faut mentionner les Azéris (20 %) et les Luris (6,6 %) au nord, les Kurdes (9 %) à l’ouest, les Arabes (2,1 %) au sud-ouest, les Turkmènes (1,5 %) au nord-est et les Baloutchis (1,3 %) au sud-est.

Langue des affaires : Anglais.

Religion : Musulmans chiites 94,5 %, musulmans sunnites 3,8 %, judaïsme et zoroastrisme (1 %).

Taux d’alphabétisation : 82,4 %.

Niveau de développement : Selon le classement de la Banque mondiale, l’Iran est un pays à revenu intermédiaire (tranche inférieure).

Indicateur de développement humain (rang mondial) : 82/187.

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