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Elections du syndicat des Journalistes : les deux candidats s'expriment

May Atta, Jeudi, 02 mars 2017

Les élections du président du syndicat des Journalistes et le renouvellement partiel de son conseil se tiendront le 3 mars. Dans un entretien croisé, les deux principaux concurrents au siège de président du syndicat, Abdel-Mohsen Salama et Yéhia Qallach, révèlent les enjeux de leur candidature à Al-Ahram Hebdo.

un entretien croisé

Abdel-Mohsen Salama : Je m’engage, même si cela devait mettre ma carrière en jeu, à oeuvrer à changer la loi sur le syndicat des Journalistes

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter aux élections du syndicat des Journalistes ?

Abdel-Mohsen Salama : Je me suis pré­senté pour sauver le syndicat et son prestige d’antan et le remettre sur les rails. Les défis que doit affronter le métier aujourd’hui sont de taille et nécessitent de resserrer les rangs des journalistes. Je rappelle que plusieurs journaux, frappés par la crise économique, ont dû fermer leurs portes et que des dizaines de journalistes ont été licen­ciés. Le syndi­cat des Journalistes, lui, centré sur ses différends internes, n’a été d’aucune aide à ces journaux en faillite.

— Accusez-vous le conseil du syndicat actuel d’en être respon­sable et d’être à l’origine de la division entre les jour­nalistes ?

— En quelque sorte, oui. C’est surtout la mauvaise gestion de la crise de l’incident de mai 2016, lorsque le syndicat avait été investi par la police, qui a divisé les journalistes. Moi aussi, j’étais contre le fait que la police intervienne, mais suite à l’incident, le conseil s’est lancé dans un bras de fer avec l’Etat qui n’a rien donné de bon. Les reven­dications décidées lors de la réunion de l’assemblée générale qui s’ensuivit étaient exagérées, surtout celle qui exigeait des excuses officielles de la part du président de la République. Cette revendication a com­pliqué la crise et entravé toute négociation. En revanche, en 1995, lors de la crise concernant la loi numéro 95, menaçant l’in­dépendance et la liberté de la presse, le syndicat des Journalistes avait fait preuve d’unité et avait alors réussi à faire annuler cette loi sans entrer en confrontation avec les institutions de l’Etat. Le syndicat doit apporter des solutions et non pas initier des crises.

— Selon vous, quels sont les principaux défis qu’affronte la presse écrite aujourd’hui ?

— Les principaux défis sont les salaires médiocres de la plupart des journalistes, l’impact de la crise économique sur la presse en général, les conditions précaires dans lesquelles travaillent les journalistes et le non-respect de la déontologie par certains journaux. Or, malheureusement, la situation économique risque de s’aggraver. Avec la dévaluation de la livre égyptienne, les prix du papier, de l’encre et de l’impression ont déjà doublé. Et ça, c’est un défi de taille.

— Quelles sont les solutions proposées dans votre programme électoral pour remédier à ces problèmes ?

Au niveau des salaires, je ferai de mon mieux pour augmenter les salaires et les primes des journalistes. Mais pour pouvoir augmenter les salaires, il faut réussir en parallèle à augmenter les revenus du syndi­cat. J’ai plusieurs idées concernant ce point, parmi lesquelles la mise en application réelle de la rétribution de 10 % des recettes publicitaires des entreprises de presse au syndicat. La structure législative régissant la presse écrite nécessite un changement radi­cal. Je m’engage, même si cela devait mettre ma carrière en jeu, à oeuvrer à chan­ger la loi sur le syndicat des Journalistes et ce, dans un délai maximum de 6 mois.

Je pense égale­ment faire construire un hôpi­tal pour les journa­listes et leurs familles et négo­cier avec le gou­vernement la pos­sibilité de subven­tionner les outils de la presse comme l’encre, le papier et les coûts d’impres­sion. Toujours dans le but d’amé­liorer la presse écrite, je tiens à rappeler que le développement des ressources humaines n’est pas moins impor­tant que le développement des ressources financières. Au Japon, par exemple, grâce à une modification de la politique des res­sources humaines des organes de presse, les ventes des journaux ont atteint les 70 mil­lions d’exemplaires, ce qui représente 75 % de la population. Cet exemple montre com­bien les formations et le respect de la déon­tologie du métier sont importants. Il ne s’agit pas ici de grands discours sans fond. Mes paroles sont mesurées et réfléchies, et je suis prêt à rendre des comptes à mes col­lègues si je ne réalise pas mes promesses.

— Qu’entendez-vous faire pour les journalistes licenciés ?

— Alors que l’une des tâches principales du syndicat consiste à protéger les journa­listes, il semble que, dans le cas des journa­listes licenciés, nous soyons impuissants. C’est pour cela qu’il faut modifier la loi du syndicat afin qu’il puisse intervenir dans la conclusion des contrats entre les journa­listes et les entreprises de presse.

— Comment comptez-vous traiter le cas des journalistes détenus ?

— Je m’engage à défendre coûte que coûte tout journaliste accusé pour délits de publication ou tout autre chef d’accusation concernant ses libertés. Cependant, le syn­dicat ne doit pas intervenir pour défendre des journalistes impliqués dans des affaires criminelles ou terroristes.

— Quelles sont, d’après vous, vos chances de remporter ces élections ?

— Je n’ai pas d’avis sur la question. Personne ne peut savoir ce qui va se passer. Ce que je sais, c’est que mon seul intérêt, c’est l’avenir du syndicat et de la presse écrite en général.

Yéhia Qallach : Je ne suis pas en opposition avec l’Etat, mais ma priorité est de défendre les libertés et les droits des journalistes

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi vous repré­sentez-vous pour un second mandat au poste de président du syndicat des Journalistes ?

Yéhia Qallach : Je me représente pour pou­voir achever le travail que j’ai commencé au cours de mon premier mandat. Ces deux der­nières années, j’ai tenté par tous les moyens de relever les défis auxquels le syndicat et les jour­nalistes ont été confrontés. J’ai pu réaliser cer­taines des revendications des journalistes, mais d’autres sont tou­jours en cours, sur­tout celles concer­nant l’indépen­dance financière de la presse, sans laquelle nous ne pourrons pas évo­luer librement.

— Quel bilan faites-vous de votre premier mandat ?

Au cours des deux dernières années, le budget du syndicat a été augmenté de 63 millions de L.E. Outre l’aide finan­cière du gouverne­ment, le syndicat a réussi à collecter, des entreprises de presse, 1 % de leurs revenus publicitaires. Cette augmentation des revenus du syndicat a permis d’augmenter les services offerts aux journalistes et d’augmenter les salaires.

— Quelles sont les grandes lignes de votre programme électoral ?

— Ma priorité était et sera toujours de défendre la liberté de la presse. Je poursuivrai les négociations avec le gouvernement et je ne baisserai pas les bras jusqu’à la promulgation d’une nouvelle législation annulant les peines de prison, assurant le libre-échange d’informa­tions et protégeant les droits des journalistes. Je souhaiterai également modifier la loi du syndi­cat des Journalistes en vigueur depuis 1970. Nous avons besoin d’une loi qui assure plus d’indépendance financière au syndicat et nous permet d’augmenter nos ressources.

— Qu’en est-il de la formation profession­nelle et du statut salarial des journalistes ?

— L’amélioration de la formation profession­nelle des jeunes journalistes occupe une place importante sur mon programme électoral. J’envisage la création d’un centre de formation ainsi qu’un centre culturel au sein du syndicat. Pour améliorer le statut salarial des journalistes, je demanderai au gouvernement l’augmentation de la prime des journalistes et m’efforcerai d’augmenter les ressources du syndicat pour pouvoir augmenter les salaires.

— Et en ce qui concerne les journalistes licenciés ?

— Le nombre de journalistes licenciés arbi­trairement s’accroît et le syndicat essaie par tous les moyens de faire respecter leurs droits. Récemment, nous avons exigé que le syndicat soit partie prenante dans la constitution des contrats entre le journaliste et l’entreprise de presse. Ainsi, aucun journaliste ne pourra être licencié sans l’accord du syndicat.

— Qu’entendez-vous faire au sujet des journalistes détenus ?

— Ce sujet est un dossier épineux que le syndicat cherche à régler depuis plusieurs mois. Nous avons obtenu une grâce présidentielle pour deux journalistes. Nous avons classé les journalistes détenus en deux catégories : ceux détenus sans chef d’accusation et ceux qui font l’objet d’un procès. Parmi ces derniers, certains sont accusés d’appartenir à la confrérie des Frères musulmans, alors que d’autres sont accusés de délits de presse. Le syndicat défend tous les journalistes incarcérés pour des raisons relatives à leurs droits et libertés. Le seul cas où le syndicat n’intervient pas c’est si un journaliste est impliqué dans une affaire criminelle.

— Après l’inci­dent survenu dans les locaux du syndi­cat en avril 2016, des journalistes vous accusent d’avoir mis le syndi­cat dans un face-à-face périlleux avec l’Etat. Qu’en pen­sez-vous ?

— Tout d’abord, je tiens à préciser que le syndicat ne mène aucun type de bras de fer avec le gouverne­ment comme le véhi­culent certains. L’année dernière, une grande partie des projets ont été acceptés, et le gouvernement nous a octroyé une aide de 45 millions de L.E., desti­née à couvrir les retraites, l’assurance-maladie et d’autres aides sociales. Cela prouve bien que l’unique problème que nous ayons eu concer­nait uniquement le ministère de l’Intérieur. Il est normal que nous ayons réagi de la sorte par rapport aux événements d’avril 2016. C’était un acte inadmissible et une première dans l’his­toire du syndicat. Il était de mon devoir de défendre la dignité du syndicat, sa loi, et surtout les droits de ses journalistes.

— Il reste que les journalistes sont eux-mêmes divisés sur votre gestion de cette crise. Pour certains, le conseil a manqué de lucidité ...

— Face à la colère des milliers de jeunes journalistes participant à la réunion de l’assem­blée générale tenue le 4 mai, j’étais obligé de me plier à leurs revendications même si je n’étais pas complètement d’accord avec quelques-unes d’entre elles, dont la demande d’excuses du président de la République. Toutefois, j’ai tenu lors de cette crise à passer par un dialogue ouvert avec le gouvernement qui a permis, à terme, de parvenir à des solu­tions consensuelles. Il n’y a donc pas eu de réelles divisions entre les journalistes vis-à-vis de ma position dans cette affaire. Seule une minorité de journalistes qui pensaient se rap­procher du régime en fermant les yeux sur un tel abus a fait entendre son mécontentement.

— D’après vous, quelles sont vos chances dans cette élection ?

— C’est difficile à dire, cependant, je compte sur le bon sens et la conscience professionnelle des journalistes du syndicat pour faire le meilleur choix pour eux et pour l’avenir de la profession.

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