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Coupures de presse: Le diktat du chaos

Najet Belhatem, Mardi, 19 mars 2013

Guerre civile ou révolution des affamés ? Bataille entre passéistes et modernistes ? Voilà des questions soulevées cette semaine. Sans oublier le phénomène des citoyens qui se font justice eux-mêmes.

La situation politique désastreuse que traverse l’Egypte suscite chaque jour des centaines d’écrits. Mais au-delà de la rhétorique et des accusations et contre-accusations, il est rare de voir des écrits de penseurs, d’académiciens ou de politiciens prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante pour élaborer une vision d’ampleur sur la crise actuelle. Et c’est là où réside la complexité de la situation. Personne n’a de vision de sortie de crise. Ce sont plutôt les événements et les problèmes qui surviennent au quotidien qui déterminent la cadence. L’Egypte subit la loi du chaos. Dans un article publié dans le quotidien Al-Shorouk, l’analyste et politologue Gamil Mattar tente justement de prendre du recul pour élaborer une opinion sereine sur la situation en cours, en évoquant les questions les plus posées par les Egyptiens. Avec d’abord un « Où allons-nous ? ».

« C’est la question la plus répandue. Ce qui apparaît aux yeux de la majorité des Egyptiens comme une perdition sans fin est pour l’expert une simple débâcle dans la voie d’un retour à la stabilité, due au conducteur qui ne connaît pas très bien la route et qui n’a pas tellement conscience de la charge que porte son véhicule. Or, cet état de destruction est vu par une catégorie fondamentaliste comme une intervention chirurgicale nécessaire pour éradiquer le courant démocrate ». Il continue disant que pour le courant démocrate, beaucoup considèrent que le passage est obligé pour se débarrasser des islamistes. « Les réponses ne répondent pas aux besoins de ceux qui se posent la question. Il y a eu également des réponses académiques ou théoriques qui ont remis en mémoire la discussion selon laquelle les intellectuels et l’élite sont responsables du glissement de l’Egypte à ces niveaux ». Sa deuxième question est la suivante : Sommes-nous aux portes d’une révolution de la faim ?

« Cette question porte en elle le fait que l’Egypte est réellement aux portes d’une révolution de la faim. Et que l’ouverture des portes n’est qu’une question de temps. D’après mes observations, cette question émane en général d’une personne qui vit au-dessus du niveau de la faim et qui a peur que cette révolution de la faim ne la prive des privilèges dont elle jouit. Ce genre de personnes est convaincu que cette révolution est inévitable et que tous les indices montrent que si les affamés décident de rejoindre les villes, rien ne les arrêtera. Ces personnes passent des heures à dessiner les cartes qui dévoilent les points de rassemblements d’où les affamés prendront le départ.

Le tout se transforme en réelle science-fiction qui élabore le plan type de situations historiques qui ont suivi des famines ou des guerres destructrices pour l’appliquer à l’Egypte. Ceux qui se posent cette question se basent sur les évolutions économiques de l’Egypte et les différentes fractures sociales ». La troisième et dernière question est celle de savoir si le pays est aux portes d’une guerre civile. « Les Egyptiens ont entendu parler de guerre civile au Liban ou au Soudan et soudain ils se retrouvent à comparer ces pays avec l’Egypte ». En définitive, l’auteur apporte sa réponse aux trois questions en ces termes : « Ma réponse aux trois questions est la même : L’Egypte est en perdition et ne sait pas où elle va. La révolution des affamés a explosé depuis des années et ses héros sont des vendeurs ambulants qui ont mis la main sur les trottoirs des villes, des enfants des rues privés de tout, des repris de justice, des retraités, des chômeurs.

Quant à la guerre civile, elle s’est déjà déclarée dans la majorité des gouvernorats avec des centaines de victimes et des milliers de blessés. La colère s’y régénère et la vengeance noire la nourrit. Il est préférable pour l’Egypte, afin de trouver les voies du salut, d’avouer que la perdition est réelle et que la révolution des affamés est en cours et que la guerre civile est en train d’avoir lieu dans des formes inhabituelles ».

Dans une autre vision des choses, le penseur de tendance islamiste se pose la question de savoir si l’Egypte est en train de vivre un conflit entre l’héritage, à savoir la vision passéiste, et la modernité. Il écrit dans Al-Shorouk, journal réputé pour ces pages de débat. Pour lui, la question est simpliste car « ceux qui jouent sur la scène politique sont le produit de décennies d’oppression qui ont généré de profondes malformations. L’autre raison est que si nous nous demandons quelle est la nature du conflit entre l’héritage et la modernité, nous ne trouvons pas de réponses. En ce qui concerne la charia par exemple, nous trouverons un consensus entre les forces en conflit sur l’acceptation de l’article 2 de la Constitution qui stipule que ses principes sont la source principale de la législation. Le reste des conflits est axé autour de la manière de gérer le pays ». Selon l’auteur, la dangerosité du conflit entre l’héritage et la modernité repose sur l’idée de l’exclusion. Cette idée est le résultat de la division « non innocente » qui a créé deux camps en face-à-face. Celui des islamistes et celui des courants appelés civils. « Elle n’est pas innocente du fait que les intitulés illustrent un conflit islamo-laïque. Et comme la laïcité est un concept de mauvaise réputation en Egypte, ses adeptes ont choisi le concept camp civil. Mais cela leur a nui car il les a mis dans une situation de conflit avec les courants de référence islamique, alors qu’en réalité la majorité de ces adeptes ne le sont pas ».

Sur le terrain de la réalité égyptienne, le journal en ligne Al-Bedaya rapporte cette semaine que des habitants du village de Mahalla Al-Ziad dans le gouvernorat de Gharbiya ont lynché et tué deux kidnappeurs d’enfants après les avoir attrapés en flagrant délit devant une école. « Suite à la disparition des forces de l’ordre ces deux dernières années, le phénomène du châtiment d’al-hiraba, énoncé par la charia et selon lequel il est permis de tuer les personnes qui portent les armes contre les innocents pour les voler ou porter atteinte à leur honneur s’est répandu. Mais tous les oulémas se sont accordés à dire que ce châtiment doit être appliqué par l’autorité et non par les personnes ». Bref, les Egyptiens en manque de sécurité ont fait leur propre interprétation et se sont lancés dans plusieurs actions du genre. Le plus étonnant c’est le commentaire du ministre de la Justice qui a déclaré que l’application de ce châtiment par les citoyens eux-mêmes « est signe parmi les signes qui illustrent la fin de l’Etat ». Sans commentaire.

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