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Le 11 novembre, un rendez-vous manqué

May Al-Maghrabi, Lundi, 07 novembre 2016

Des appels aux origines inconnues à des manifestations contre la pauvreté le 11 novembre prochain ne mobilisent ni la rue, ni les forces politiques. Plusieurs raisons justifient ce désintérêt. Explications.

La date : le 11 novembre 2016. L’événement : des manifestations contre la flambée des prix, la détérioration des conditions économiques. Les forces politiques appelant à l’événement : inconnues. Telles sont les informations aujourd’hui disponibles sur les appels mystérieux lancés sur les réseaux sociaux à des manifestations populaires vendredi prochain, baptisés « la révolution des pauvres ». Endurant la flambée des prix de tous les produits essentiels, le peuple suit avec vigilance ces appels. Pourtant, ce mouvement reste virtuel. Il n’existe que sur les réseaux sociaux, aucune conférence ni activité n’a eu lieu. L’initiateur du mouvement (à travers une page Facebook), un certain Yasser Al-Omda, ne cache pas son soutien au président islamiste destitué, Mohamad Morsi. Sur sa page Facebook, il avait publié un communiqué au nom du mouvement appelant le peuple à se révolter contre la « pauvreté accrue et l’incapacité du régime à réformer une économie en chute libre ». Il souligne aussi le refus du peuple des mesures qui ont découlé de l’octroi du prêt du FMI. En réaction, le ministère de l’Intérieur a mis en garde contre tous rassemblements non autorisés et les tentatives de semer le trouble au pays, même si ces appels à manifester dans tous les gouvernorats n’ont pas été soutenus par aucune force politique.

Un climat non propice

En effet, en dépit de la conjoncture actuelle — conditions économiques difficiles, flottement de la livre, hausse des prix des carburants et levée graduelle des subventions, qui ont des conséquences négatives sur les classes moyennes et défavorisées — politiciens et analystes s’accordent à dire qu’il est peu probable que ces appels soient suivis. La clandestinité des forces appelant à ces manifestations, l’absence de figures politiques soutenant ces appels, la crainte d’une intervention musclée des forces de l’ordre, le spectre de l’exploitation de ces rassemblements par les Frères musulmans, la menace terroriste toujours pesante sur le pays ainsi que la lassitude de la rue. Autant de raisons laissant prévoir l’échec de cette initiative.

Le Mouvement populaire, le mouvement du 6 Avril, les partis d’opposition, même les Frères musulmans, ont tous affirmé ne pas être derrière ces appels, réitérant leur intention de ne pas participer aux possibles rassemblements. Certaines forces se méfient alors que d’autres y voient un complot visant la stabilité du pays. Jeudi 3 novembre, 11 partis politiques ont tenu une conférence de presse, sous le slogan « Non au chaos, à la violence et au terrorisme », affichant leur refus à ce qu’ils ont qualifié d’« appels à la destruction de l’Etat et ses institutions ». Parmi ces partis figurent le Parti égyptien socialiste, le Parti des Libéraux et celui de Défenseurs de la patrie.

L’ombre des Frères

Selon Wahid Al-Oksori, président du Parti égyptien socialiste, ces appels sont soutenus clandestinement par les Frères musulmans. « On ne permettra pas à ce groupe terroriste de déstabiliser le pays et d’exploiter les mesures indispensables de réforme économique pour inciter la rue. Le peuple égyptien est conscient des défis qu’affronte le pays et ne suivra de tels appels soupçonnés », estime Al-Oksori, appelant les forces d’ordre à agir avec toute fermeté avec tous rassemblements non autorisés.

Chérif Al-Roubi, porte-parole du mouvement du 6 Avril, partage le même refus mais pour d’autres raisons. Selon lui, en dépit de la colère populaire, la clandestinité des appels décourage les forces politiques comme la rue d’y participer. Surtout depuis l’application de la loi contestée sur les manifestations. « Dans un tel climat, il est difficile pour l’opposition d’organiser des manifestations d’ampleur en raison des mesures sécuritaires, d’autant plus que pour le 11/11, les vrais objectifs restent inconnus. Les forces politiques ne se permettront pas d’être piégées que ce soit par les Frères musulmans ou par d’autres », estime Al-Roubi.

Sur la même longueur d’onde, Amin Eskandar, cadre du parti de gauche Al-Karama, avoue que les dernières mesures prises par le gouvernement soulèvent l’indignation de la rue. Toutefois, il ne prévoit que le peuple soit en mesure de se révolter.

« Les révolutions et les contestations n’ont jamais de date préalable. C’est vrai qu’une grande tranche de la rue est en ébullition à cause des hausses des prix et du recul des subventions. Mais après deux révolutions qui n’ont pas pu réaliser, jusqu’à présent, les aspirations du simple citoyen, les gens se méfient plus que jamais des contestations. La défiguration des symboles de la révolution de 2011 par certains médias, les campagnes médiatiques endossant à la révolution la responsabilité des crises économiques et hissant le danger du chaos à l’instar de ce qui se passe en Libye et en Syrie, ainsi que le caractère violant qu’ont pris les manifestations des Frères musulmans et les affrontements avec les forces de l’ordre, sont autant de facteurs qui laissent la rue hésitante », explique Eskandar.

Le politologue Gamal Zahran, appelle, lui, le gouvernement à revoir les mesures de protection sociale qui doivent aller de pair avec toute réforme économique. « Dans un pays où 27,8 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté selon les chiffres officiels, et où l’inflation atteint 14 % et risque d’augmenter, il ne faut pas longtemps miser sur la patience de la rue ».

Une inquiétude qui semble être ressentie par le gouvernement qui a multiplié les déclarations pour rassurer les citoyens.

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