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A Rachid, le destin a frappé

Ola Hamdi, Mercredi, 28 septembre 2016

Le naufrage d'un bateau de candidats illégaux à l'immigration au large de la ville de Rachid, faisant 170 morts, a suscité une forte émotion. Une enquête est en cours et le gouvernement annonce la promulgation imminente d'une loi visant à lutter contre le phénomène.

A Rachid, le destin a frappé
(Photo : Nader Ossama)

Le bilan du naufrage le 21 septembre d’un bateau transportant des immigrés illégaux au large de la ville de Rachid est poignant : 170 morts. Sur les 450 personnes qui se trouvaient à bord du bateau (chiffre avancé par les autorités), 163 ont été sauvées, les autres sont toujours portées disparues. Selon des témoins, le bateau s’est renversé pour cause de surcharge, et les secours ne sont arrivés que six heures après l’accident. Quelques jours après le drame, le calme enveloppe Rachid. A l’entrée de la ville, on a le sentiment que toutes les maisons sont en deuil, notamment dans la région de Borg Rachid, à l’embouchure du Nil, où se déroulaient les opérations de recherche des disparus. « Cette catastrophe nous est tombée dessus comme un coup de massue », s’exclame une femme de 30 ans qui traverse la route devant l’hôpital public de la ville. Là, des familles endeuillées se pressent dans l’espoir d’obtenir des informations sur un proche porté disparu. Ils viennent de différentes provinces : Charqiya, Gharbiya, Minya, et bien d’autres. Des mères, des pères et des frères attendent dans la cour de l’hôpital, depuis le jour de la catastrophe. L’amertume apparaît sur les visages las. Les familles doivent affronter les critiques des habitants de la ville qui leur reprochent d’avoir permis, voire encourager, leurs enfants à entreprendre ce voyage périlleux. « Ce n’est pas une vie que nous avons ici. On survit à peine. On vit au jour le jour. Le soir quand je m’endors je ne suis pas toujours sûr de me réveiller le lendemain ... », répond un de ces pères, des larmes plein les yeux.

Il est 11h du matin. Le calme matinal est soudain bouleversé par l’arrivée de la première ambulance qui transporte deux corps de naufragés. A chaque fois que les familles entendent la sirène des ambulances, on voit la peur se dessiner sur leur visage. Tous se hâtent vers l’ambulance qui traverse la porte principale de l’hôpital, et répètent avec hystérie les noms de leurs proches. « Ya Ahmad, ya Ahmad, je suis ta mère, réponds-moi ! ». Bien sûr, aucune réponse ne se fait entendre. Pourtant, cette mère, comme toutes les autres, garde l’espoir de voir son fils sortir vivant de l’ambulance. Le véhicule est pris d’assaut par les familles qui essaient d’ouvrir la porte de force, et les femmes se mettent à crier et à gémir. Après identification du corps, les familles retournent s’allonger sur le sol pour attendre la prochaine ambulance. Parmi eux, un jeune homme appelle sa mère après chaque va-et-vient d’ambulance et déclare avec assurance : « T’inquiète pas. Mohamad n’est pas parmi les morts, j’ai le sentiment qu’il est encore vivant. Peut-être qu’un bateau l’a repêché ». L’hôpital, lui, annonce que la chambre froide, qui ne comporte que 6 places, ne peut pas recevoir d’autres corps. En ce vendredi, la directrice de l’hôpital est absente. Le ballet des ambulances commence à s’accélérer, ce qui confirme que les opérations de recherche ont trouvé plus de corps.

Les pêcheurs au secours des victimes

A 8 kilomètres de l’hôpital, sur les rives de Borg Rachid à l’endroit où le Nil se jette dans la mer, les courageux pêcheurs de la ville rejoignent l’armée dans sa quête de retrouver des survivants. Sur le rivage, des dizaines de personnes, surtout des hommes, se sont rassemblées. Certains lisent le Coran, d’autres fixent les reflets de l’eau, en attendant le retour des bateaux de pêche qui transportent les corps des disparus. Tout le monde observe, sans un mot, ce qui se passe au port. Une dizaine de pêcheurs se sont mobilisés pour aider les sauveteurs. Dès qu’on remarque au loin une barque ramenant des cadavres, des cris et des pleurs se font entendre glaçant le sang des personnes présentes. Certains jeunes des familles des migrants perdent patience et sautent directement sur les bateaux pour découvrir le contenu des sacs en plastique noirs dans lesquels se trouvent les corps. Lorsqu’ils reconnaissent un de leurs proches, ils s’effondrent, hystériques sur le pont du bateau, en criant : « Mon frère ne me quitte pas. Oh ! Oh ! Mon frère, reviens ! ».

Depuis trois jours, les pères de famille n’ont pas quitté le port. Ils ne veulent ni boire ni manger. D’après les pêcheurs, un grand nombre de corps ont été retrouvés. D’après eux, la trappe donnant accès à la soute du bateau, située sous le pont, aurait cédé, libérant ainsi les corps d’un grand nombre de passagers qui étaient restés coincés à l’intérieur. Une majorité de femmes et d’enfants s’y trouvaient. « Le plus dur, c’est de sortir les morts de l’eau. Et c’est la première fois que nous repêchons des enfants. C’est un phénomène inédit. Je n’oublierai jamais leurs visages. Que Dieu bénisse leurs âmes », relate Ibrahim, l’un des pêcheurs volontaires. Mahmoud, un autre jeune de 30 ans, qui travaille comme chauffeur de tok-tok, assure que ce naufrage n’est pas le premier. Chaque semaine, les bateaux de pêche trouvent des cadavres de jeunes migrants. « La semaine dernière, nous avons retrouvé 12 corps de Syriens mais aucun média n’a transmis la nouvelle. Nous savons très bien que ce commerce est organisé par la mafia et qu’elle est présente ici, à Rachid et sur la côte ouest. Une femme, appelée Oum Ahmad, s’occupait à chercher les jeunes volontaires. Mais après la catastrophe, évidemment, elle a fui », souligne Mahmoud. « Lorsque l’électricité est coupée la nuit, on sait très bien qu’il y a un bateau de migrants qui prend la mer, car l’heure du départ est toujours après minuit, pour ne pas être vu par les garde-côtes. Ce phénomène est fréquent. Si les autorités veulent combattre cette mafia, il faut renforcer les contrôles aux frontières, déployer des soldats et des policiers sur place et même réduire la durée des permis de navigation de vingt jours à dix, pour que les passeurs ne puissent pas aller plus loin », suggère Mahmoud.

Le phénomène de la migration clandestine n’est pas nouveau. Il a commencé dans les années 1960 du siècle dernier. A cette époque, les pays européens ne s’opposaient pas au flux de migrants car ils avaient besoin de main-d’oeuvre. Aujourd’hui, cependant, la situation a changé et les pays européens ont pris des mesures pour lutter contre le phénomène de la migration clandestine. La situation géographique de l’Egypte et ses 1 000 kilomètres de côte sur la Méditerranée en ont fait un point de départ idéal pour de nombreux migrants qui veulent se rendre en Europe. Outre les Egyptiens, on trouve de nombreux Africains. Face au chômage et aux mauvaises conditions économiques, de nombreux jeunes rêvent d’émigrer et tombent dans les mains des passeurs qui les exploitent. Un passeur perçoit entre 20 000 et 40 000 L.E. par migrant. Les réseaux de passeurs se propagent dans les provinces côtières telles que Kafr Al-Cheikh, Béheira, Alexandrie, Damiette, et la région du lac Manzala. C’est à partir de ces régions qu’ils dirigent les traversées vers l’Italie et la Grèce. Les migrants viennent des provinces pauvres, notamment Fayoum, Béni-Souef, Minya, Assiout, Gharbiya, Charqiya et Qalioubiya. Ils sont généralement âgés de 18 à 35 ans, mais aujourd’hui, on trouve de plus en plus d’enfants et de mineurs parmi les migrants. Les passeurs adoptent généralement des noms fictifs, et les contacts avec les familles des migrants se font par téléphone. Certaines familles vont jusqu’à vendre leurs biens pour réunir les frais du voyage. « Malheureusement, récemment, certains pêcheurs se sont mis à louer leurs embarcations à des passeurs car cette activité leur rapporte beaucoup plus d’argent que la pêche. D’autres deviennent eux-mêmes passeurs et intègrent les réseaux de trafic », assure Am Mohamad, habitant de Rachid. Il explique qu’à Rachid, beaucoup de pêcheurs et d’agriculteurs souffrent de difficultés financières et des conditions de vie extrêmement précaires.

Entre enfer et paradis

A Rachid, le destin a frappé
Les familles entourent des ambulances avant d'identifier leurs proches. (Photo : Yasser Al-Ghoul)

Sur le port, avec le manque d’ambulances, qui ont besoin au minimum de 50 minutes pour faire l’aller-retour entre le port et l’hôpital, les corps s’entassent et l’odeur insupportable des cadavres pousse les pêcheurs à mettre des morceaux de tissu sur leur nez pour pouvoir continuer leur macabre travail. Des bateaux plus petits font des allers-retours pour amener des sachets de glace depuis les commerces jusqu’à la zone où travaillent les équipes de sauvetage. Mais le retard des ambulances a obligé les pêcheurs et les soldats à placer les corps près des familles ! Les autorités ont essayé d’installer un cordon autour des cadavres, mais la colère et les cris des familles ont interrompu cette initiative. A l’hôpital, la situation devient plus tendue. L’odeur des cadavres se répand dans les locaux de l’hôpital. Au point que certains patients, ne pouvant plus supporter l’odeur nauséabonde, quittent l’hôpital. « On n’arrive plus à respirer. Laissez-nous sortir d’ici », crie une mère, en se couvrant le nez. A cause du nombre élevé de morts, l’hôpital est obligé de rendre aux familles les corps de leurs proches. Pour faciliter la reconnaissance des dépouilles anonymes, le personnel de la morgue montre les souliers de certains migrants morts à leurs familles.

Il est 17h30. Une famille termine les procédures pour récupérer la dépouille de l’un des siens et retourne à Charqiya pour l’enterrer. Ali, le frère du défunt, se console : « Nous mourons tous tôt ou tard ».

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