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Excision : Un combat sur plusieurs fronts

May Al-Maghrabi, Mercredi, 08 juin 2016

Le décès d'une adolescente de 17 ans, suite à une excision, relance une polémique nationale, alors que les chiffres restent alarmants sur cette pratique illégale.

Excision

Bien que cette pratique soit interdite, l’ex­cision continue à faire des victimes. A 17 ans, Mayar Mohamad Moussa devait se faire exciser dans un hôpital privé du gouvernorat de Suez. Sa mère étant infirmière et son père chirurgien, ils n’avaient pas eu de difficulté à trouver les contacts pour faire l’opération. Seulement, l’excision a mal tourné et la jeune fille est décédée. Etant donné que sa mort semblait suspecte, les médecins légistes ont réalisé une autopsie et ont constaté qu’elle était morte des suites de l’excision. Le Parquet général a immédiatement ouvert une enquête et a arrêté le gynécologue qui avait effectué l’opération. L’hôpital a ensuite été fermé sur décision du ministère de la Santé.

Mayar n’est pas la première victime de l’excision en Egypte. Cette pratique, qui consiste à enlever une partie des organes génitaux externes de la femme et considérée comme une mutilation génitale par l’Organi­sation Mondiale de la Santé (OMS), est inter­dite par la loi, mais demeure enracinée dans la société égyptienne. Une loi incriminant l’excision est entrée en vigueur en 2008. En vertu de cette loi, tout médecin qui fait une opération d’excision s’expose à une peine de prison de trois mois à deux ans, sauf en cas de « nécessité médicale ». Les parents qui forcent leurs filles risquent également une peine de prison au cas où l’opération s'avére­rait mortelle pour l’enfant. En janvier 2015, un médecin avait été condamné à deux ans de prison, et le père de la victime à trois mois pour avoir pratiqué une excision ayant provo­qué la mort d’une jeune fille.

Une campagne de lutte contre l’excision est menée depuis l’année 2000 par le ministère de la Santé en coopération avec différentes ONG. Toutefois, les chiffres relatifs à l’excision res­tent alarmants malgré un recul relatif. Selon les statistiques de 2014, le taux de femmes mariées excisées âgées entre 15 et 49 ans dépasse les 90 %, alors que pour les adolescentes âgées de 15 à 17 ans, il est de 61 %. Cette tranche de la population a connu un recul de 13 % de l’exci­sion par rapport à 2008. Ces statistiques ont aussi montré une baisse du soutien fait à cette pratique. 58 % seulement des Egyptiens encou­ragent l’excision aujourd’hui, alors qu’en l’an 2000, ce pourcentage atteignait les 75 %. Selon un rapport publié par l’Unicef en août 2014, 27,2 millions de femmes sont excisées en Egypte. Une autre étude faite par l’OMS montre que le nord de l’Egypte est moins tou­ché (25 %) que le sud où, dans certaines zones rurales autour de Louqsor notamment, le taux s’élève à 99 %. Une évolution positive qui reste cependant insuffisante.

Nehad Aboul-Qomsane, présidente du Centre égyptien pour les droits des femmes, estime, pour sa part, que les peines ne sont pas dissuasives. « Il s’agit d’un crime com­plet identique à la mutilation d’organes pas­sible de 7 ans de prison. Nous n’acceptons pas de couper la main, le bras ou l’oreille d’une personne, pourquoi couper des organes génitaux serait-il différent ? », demande-t-il.

D’après elle, si ces opérations se pratiquent toujours, c’est à cause du laxisme des autorités qui n’appliquent pas la loi. « Le verdict de 2015 n’a toujours pas été appliqué sous pré­texte que le médecin est introuvable alors qu’il exerce toujours aux yeux de tous dans la même clinique », s’exclame Aboul-Qomsane. Elle accuse également l'ordre des Médecins de fer­mer les yeux sur ses crimes. « Des centaines de médecins impliquées dans ce genre d’opéra­tions échappent à toute sanction, car l'ordre produit de faux rapports innocentant un à un tous ses membres », ajoute-t-elle.

S’il y a unanimité quant à la nécessité de lutter contre l’excision, les avis sont partagés sur l’attitude à adopter face à cette pratique. D’un côté, il y a ceux qui sont pour l’instau­ration de lourdes peines contre les personnes pratiquant cette opération. De l’autre, ceux qui considèrent le problème comme sociétal et touchant à des moeurs trop ancrées dans la société pour qu’il puisse être réglé par une simple loi.

La guerre des moeurs

D’après Vivianne Fouad, coordinatrice du programme de lutte contre l’excision au Conseil national de la population, « cette tradition, à laquelle sont attachées les classes populaires et rurales, surtout en Haute-Egypte avec des motifs religieux ou soi-disant pour assurer la chasteté de leurs filles, ne pourra être éradiquée que par une sensi­bilisation des membres de la famille. Surtout lorsque l’on sait que l’excision n’a aucun fondement religieux comme le prétendent certains courants islamistes, ni non plus de rapport avec la chasteté comme le croient les parents. Cette pratique n’existe pas en Arabie saoudite. Rien dans le Coran ne l’autorise. Et le pape Chénouda a confirmé qu’elle n’avait aucune base religieuse. Ce sont sur ces axes importants que doivent se baser nos cam­pagnes de sensibilisation contre l’excision », affirme Fouad. Et d’ajouter : « Seulement, c’est une responsabilité qui n’incombe pas uniquement aux ONG ou au ministère de la Santé, mais avant tout aux hommes de reli­gion, aux parents et aux professeurs ». D’après elle, cette vision à long terme est primordiale. « Les fruits de ces efforts ne seront perceptibles qu’après des années et des années. Il faut se focaliser sur les enfants qui seront les femmes et les hommes de demain », conclut-elle.

Un plan quinquennal a été lancé, en 2015, par le Conseil national de la population en coopération avec des organismes nationaux et internationaux. L’objectif étant de réduire le taux d’excision des filles âgées de 10 à 18 ans de 15 %. Ce programme organise des cam­pagnes de sensibilisation dans les cliniques du planning familial situées dans tout le pays, et diffuse des spots publicitaires baptisés « Ça suffit l’excision des filles ». La Coalition contre l’excision, formée en 2003 par une centaine d’organisations égyptiennes de défense des droits de la femme et de l’enfant, mène aussi des campagnes dans plusieurs régions urbaines, rurales et populaires. « Si les familles pensent que l’excision est un devoir religieux, la loi ne réglera jamais le problème. Donner des argu­ments médicaux ne sert à rien. Il faut mobiliser les chefs religieux musulmans et chrétiens dans les campagnes pour s’attaquer aux com­portements et aux fausses croyances. Sans cela, les mentalités ne changeront jamais », précise Vivianne Fouad, avouant que la bataille sera longue, mais qu’elle portera ses fruits.

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