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La lugubre valse syrienne

Najet Belhatem, Lundi, 05 octobre 2015

L’implication de la Russie en Syrie est vue différemment par la presse. Une nécessité et un garde-fou contre un effondrement à effet dominos jugent les uns, et une invasion qui fera encore plus de dégâts avancent les autres.

Mis à part les dizaines de photos photoshopées d’un Poutine qui regarde de haut Obama qui ont circulé sur les réseaux égyptiens notamment arabes, la presse a regorgé d’analyses et points de vue sur l’implication militaire russe en Syrie. Un éditorialiste du quotidien Al-Ahram donne le ton égyptien. « La présence russe en Syrie a réussi à tout démasquer.

Ceux qui pleurent la Syrie ces jours-ci sont ceux-là mêmes qui n’ont pas versé une larme en la regardant se disloquer et s’effondrer depuis le désastre arabe avec les catastrophes et le terrorisme de Daech, d'Al-Qaëda et de l’opposition armée, sous l’intitulé des révolutions. Ceux qui se lamentent aujourd’hui de la mort de civils à cause des raids de Poutine, sont ceux-là mêmes qui ont pleuré lors de l’évacuation de la bande frontalière entre l’Egypte et Gaza et ce sont eux qui ont commis le crime de classer les terroristes et les anarchiques en Egypte parmi la catégorie des groupes politiques d’opposition et ont dit des voyous et des mercenaires qu’ils étaient des libéraux et des activistes », écrit Hani Assal. Dans le même journal, l’éminent éditorialiste Mohamad Makram Ahmad fait état de différends qui opposent Washington à Moscou concernant la crise syrienne : « Il y a des craintes réelles de voir ces différends prolonger davantage la crise syrienne et augmenter les souffrances du peuple syrien, surtout si la Russie prend l’initiative d’une action unilatérale contre Daech, qui met la position américaine dans l’embarras et pousse Washington à engager des sanctions contre la Russie.

Et pourtant, il reste une petite lueur d’espoir si Washington accepte la participation de l’Iran au sein des forces de l’alliance internationale dans la guerre contre Daech ».

La donne iranienne

L’écrivain syrien Fawaz Haddad revient dans Al-Modon, le site d’information libanais, sur le facteur iranien en ces termes : « Pour les Russes, la chute proche du régime veut dire qu’ils seront les plus grands perdants, car l’Iran ne perdra pas beaucoup, il est voisin de la Syrie, et ses bras longs y jouent sur tous les niveaux, les canaux sont donc, pour lui, ouverts et il a l’avantage de la géographie. L’une des raisons essentielles de l’invasion russe a été justement de casser l’obstacle géographique en annulant les distances, de quoi être à pied d’égalité avec les Iraniens. Cela va même amoindrir l’influence iranienne car ceux qui soutiennent le régime ne penchent pas pour un Etat chapeauté par les mollahs, mais pour un Etat laïc ».

Mahmoud Sultan, rédacteur en chef du site en ligne égyptien Al-Masriyoune, de tendance islamiste, donne le ton de ce camp et s’en prend lui à la position officielle du Caire : « La position du président Sissi n’est pas compréhensible et nous ne voyons pas ce qui justifie son soutien à ce régime qui n’existe plus de fait. Où est l’armée syrienne ? Ce qui reste sous la main de Bachar n’est que 25 % de la superficie de la Syrie, et le reste est actuellement sous le contrôle de l’armée russe et iranienne, avec les milices du Hezbollah ».

Un éditorialiste du quotidien Al-Ahram rétorque à cette analyse en écrivant : « L’Egypte réalise, depuis la révolution du 30 Juin, date à laquelle des millions d’Egyptiens ont manifesté, que la tentation de l’Occident de faire valoir les forces de l’islam politique comme des forces modérées n’est plus acceptée par nos peuples. On a fait la promotion d’une tromperie que la chute des régimes représente le salut, alors qu’un grand complot était en train d’être tissé pour détruire des peuples et des civilisations, comme cela s’est passé en Syrie, qui est pour les Egyptiens actuellement une profonde blessure, et pour la sécurité arabe un grand désastre. La vision de l’Egypte est que la chute de Damas veut dire la fin de la Syrie et l’accomplissement du complot. Et c’est un scénario qui ne s’arrêtera pas aux frontières de la Syrie ».

Dans le journal libanais Al-Safir, Moetaz Hissou rappelle également que la présence russe en Méditerranée garantit les intérêts de la Russie en ce qui concerne les investissements pétroliers et les pipelines de pétrole et de gaz.

Guerre sainte contre guerre sainte

Et comme les choses ne sont pas assez compliquées, l’Eglise orthodoxe russe « est devenue partenaire de la guerre en Syrie au côtés de Vladimir Poutine. L’Eglise a publié un communiqué où elle soutient les raids russes. Elle considère que la guerre que Poutine dit mener contre les terroristes est une guerre sainte », écrit Elias Harouch dans le quotidien saoudien publié à Londres Al-Hayat. Et d’ajouter « Or, ce qui suscite l’angoisse dans cette position de l’Eglise russe est qu’elle peut ouvrir la porte à un conflit de nature confessionnel entre chrétiens et musulmans, dont notre région peut se passer. Les hommes de religion chrétiens dans notre région doivent dire leur mot en ce qui concerne les crimes du régime syrien ou, au moins, éviter de suivre l’Eglise russe dans ses positions ».

Les oulémas en Arabie saoudite n’ont pas attendu pour dire leur mot et donner, eux aussi, le ton à la cacophonie syrienne. « 55 oulémas en Arabie saoudite ont publié un communiqué samedi, où ils ont appelé toutes les factions syriennes à unifier leurs rangs face à l’ingérence russe qui a pour but, selon eux, que de sauver le régime syrien de la chute certaine », rapporte le site d’information en ligne égyptien Al-Bedaya qui cite le contenu du communiqué, dont ce paragraphe : « C’est un remake ! Il y a 36 ans, l’Union soviétique communiste a envahi l’Afghanistan musulman pour soutenir le parti communiste et empêcher sa chute, et voilà que son héritière, la Russie croisée et orthodoxe envahit la Syrie musulmane pour soutenir le régime. Que cette dernière tire la leçon de ce qui est arrivé à l’Union soviétique ». Sur le terrain, selon le site Al-Modon, les appels à l’union ont eu un écho. Ainsi, « l’armée des émigrés et des ansars » a rejoint dernièrement les rangs du front Al-Nosra (…).

Le front d’Al-Nosra est affilié à l’organisation d’Al-Qaëda alors que « l’armée des émigrés et des ansars est affiliée à l’émirat du Caucase islamique fondé en 2007. Mais les deux appartiennent à la l’idéologie salafiste et djihadiste… Beaucoup d’analystes considèrent que cette fusion est le prélude d’une grande coalition qui fera des combattants non Syriens dans les rangs de l’opposition, une carte incontournable dans les calculs politiques pour ne pas répéter l’expérience des combattants étrangers en Bosnie ». La Syrie entrera ainsi dans une autre phase de la guerre des calculs politiques et autres.

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