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Le terrorisme change de cible

May Al -Maghrabi, Lundi, 15 juin 2015

Déjà visée en 1997, Louqsor a failli être le théâtre d'un attentat la semaine dernière, évité de justesse. Les spécialistes appellent à revoir les plans de sécurisation.

Le terrorisme change de cible
Les dispositifs sécuritaires ont été renforcés à Louqsor et l'afflux touristique n'a pas été affecté. (Photos : AP)

Un attentat terroriste manqué visait, mercredi 10 juin, le temple de Karnak à Louqsor. Deux des assaillants ont été tués, le troisième blessé. Quatre autres personnes, dont deux policiers, ont été blessées. Aucun touriste n’a été touché.

Les assaillants voulaient faire irruption dans le temple et attaquer un maximum de touristes. 600 touristes se trouvaient à l’intérieur du temple à ce moment-là. D’après le ministère de l’Intérieur, trois hommes armés ont tenté de forcer un barrage routier près du temple.

D’après la version du ministère de l’Intérieur, les policiers ont encadré les visiteurs qui se trouvaient dans le temple et sécurisé les lieux avant de s’en prendre aux terroristes. Deux des assaillants ont quitté le véhicule et ouvert le feu sur la police qui a riposté, tuant l’un d’eux et blessant grièvement l’autre. Le troisième homme est parvenu à franchir le barrage avant de se faire exploser.

La police a saisi des vestes bourrées d’explosifs et des fusils-mitrailleurs.

La police est à la recherche de trois suspects en fuite, qui pourraient avoir aidé et fourni des armes aux assaillants. L’assaillant blessé se trouve dans un état critique, ce qui empêche son interrogation. Selon le ministère de la Santé, il a été touché de deux balles à la tête et il se trouve dans un état critique, quasiment dans le coma en soins intensifs. Il ne peut absolument pas être interrogé dans son état actuel. En attendant, les enquêtes du Parquet se poursuivent.

Le président Abdel-Fattah Al-Sissi s’est réuni le jour même avec le premier ministre, Ibrahim Mahlab, et le ministre de l’Intérieur, Magdi Abdel-Ghaffar, et a appelé à un renforcement des dispositifs de sécurité, notamment pour les sites touristiques. « Ces actes lâches ne dissuaderont pas le peuple et l’Etat dans leur combat contre le terrorisme », a dit le président. Le lendemain, le premier ministre, ainsi que plusieurs hauts responsables se sont rendus sur les lieux. Mahlab a rassuré que tous les dispositifs sécuritaires avaient été renforcés dans la ville et que cet attentat n’a pas affecté l’afflux des touristes.

L’attentat manqué intervient à un moment où l’Egypte mise sur le tourisme pour redresser son économie, mise à mal par 4 ans d’instabilité politique. Il dérange d’autant plus qu’il rappelle le massacre de 1997 de 58 touristes et 4 Egyptiens commis par la Gamaa islamiya, justement sur les mêmes lieux.

Versions contradictoires

Par ailleurs, le ministre de l’Intérieur a salué la vigilance des forces de sécurité qui ont pu éviter un bain de sang. Toutefois, les enquêtes et les témoins présents ont contredit le récit officiel, mettant en cause « le laxisme des services de sécurité ». Selon les déclarations de Waël Abou-Deif, procureur à Louqsor, à l’agence AFP, les assaillants sont entrés sur le parking du temple parce qu’ils n’ont pas fait l’objet de fouilles de sécurité appropriées. Selon lui, les assaillants, une fois leur taxi garé, se sont attablés à une terrasse de café pour attendre un important groupe de touristes à attaquer. Ils se faisaient passer pour des touristes et n’ont été dénoncés que grâce à la vigilance de leur chauffeur de taxi.

« Cet attentat manqué dévoile d’importantes failles sécuritaires. De quelle vigilance parle-t-on alors que des terroristes bourrés d’armes et d’explosifs peuvent entrer dans l’enceinte d’un site touristique comme le Karnak ? », se demande Mahmoud Katri, un ancien général de police. « Cet attentat doit amener la police à reconsidérer ses plans à la lumière du changement de la tactique des terroristes qui optent maintenant pour des opérations limitées mais sporadiques. Ce qui nécessite plus de compétence et de recours à des technologies de pointe », conseille Katri. « La situation risque de dégénérer si la stratégie sécuritaire n’évolue pas », met-il en garde.

Champ de bataille élargi

En effet, cet attentat marque un changement de cible. Depuis la destitution du président islamiste Mohamad Morsi en juin 2013, les groupes terroristes visaient notamment les policiers et les militaires. « Aujourd’hui, ils semblent déterminés à épuiser le pouvoir en s’en prenant au secteur du tourisme, artère de l’économie », estime Ahmad Ban, spécialiste des mouvements islamistes. « Assiégé dans le Sinaï, le groupe Ansar Beit Al-Maqdès, qui a prêté allégeance à Daech, tente actuellement d’élargir son champ d’action pour épuiser les forces de sécurité », explique Ban. Selon lui, le danger provient du fait que ces groupuscules ne sont pas réunis sous une même ombrelle. « Il s’agit de petits groupes de 7 à 10 personnes, dont la majorité ne sont pas connues des forces de sécurité », analyse-t-il. Ban trouve que ce type d’attaques a également pour objectif de donner un maximum d’impact médiatique à l’étranger, ce que les attaques visant les forces de sécurité n’ont pas réussi à réaliser.

L’attentat a été revendiqué jeudi par le groupe terroriste Daech. Même si certains experts ont du mal à croire que ce groupe a une présence en Egypte. « Les éléments de Daech ne risqueraient pas d’entrer dans une guerre perdue d’avance », commente l’ancien général Khaled Okacha.

Moustapha Zahrane, politologue, appelle, quant à lui, à prendre au sérieux les menaces de Daech. « Ansar Beit Al-Maqdès est un mouvement présent dans le Sinaï, il avait prêté allégeance à Daech », rappelle-t-il. « Il a déjà perpétré des attentats dans le Delta, les villes du Canal de Suez et au Caire », ajoute-t-il.

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