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A qui profite le crime ?

Najet Belhatem, Mercredi, 13 mai 2015

Elles sont tour à tour accusées d’être les tentacules du pouvoir, de servir une cinquième colonne pour faire tomber ce même pouvoir, ou encore de n’être qu’un reflet de la déchéance générale. Les chaînes satellites égyptiennes ont pris cette semaine un intérêt soudain et particulier pour plusieurs éditorialistes.

La guerre est ouverte contre les chaînes satellites égyp­tiennes. Les coups fusent de toutes parts au point qu’un pré­sentateur de talk-show a ouvert le feu contre ses collègues des autres chaînes les accusant de « s’être retournés contre le président Abdel-Fattah Al-Sissi ». Le site Akhbarek.net qui rapporte l’information signale que ce présentateur, Abdel-Rahim Ali, « a fait remarquer que ces présentateurs ont atta­qué l’Etat et retourner leur veste en menant une campagne qui s’est intensifiée ces derniers temps. Il s’est posé la question durant son programme quotidien Al-Sandouq Al-Aswad : pourquoi maintenant ? Pourquoi on ne les a pas entendus avant. Maintenant qu’on a un président nationaliste qui com­bat le terrorisme et la corruption, ils critiquent ? ». Le présen­tateur a même diffusé quelques passages des émissions de ses collègues sur lesquels il tire à boulets rouges pour corroborer ses attaques. Son nom est lié aux fuites des communications téléphoniques privées compromettantes pour certains hommes politiques ou activistes et même des militaires à la retraite.

Or, Abdel-Réhim Ali n’est pas seul dans le stand de tir. Durant toute la semaine, plusieurs éditorialistes ont pris leur plume pour critiquer les « dérives » des chaînes satellites qui, pourtant, ne sont pas nouvelles. Après avoir diabolisé au gré de l’air du temps les chiites, les activistes, les jeunes de la révolution, etc. comme des ennemis de l’Egypte, voilà que ces chaînes se retrouvent dans la ligne de mire. « Les pires enne­mis de l’Egypte se trouvent dans ces chaînes satellites. Ils marchandent avec le sang du peuple et l’avenir du pays pour rabattre plus de publicités. Quel culot ont ces présentateurs dont le salaire atteint un million de L.E. par mois de venir parler des pauvres qui se pendent à un pont ou se jettent devant un métro ? », écrit un éditorialiste du quotidien Al-Wafd. Et d’ajouter en donnant le ton de son analyse : « Le problème le plus dangereux est que ces chaînes se croient plus fortes que l’Etat. En toute franchise, les hommes de Moubarak qui possèdent ces chaînes satellites les exploitent comme une armée de réserve en vue d’une bataille prochaine avec l’Etat ».

Ces chaînes satellites se sont distinguées durant les quatre dernières années par les sujets hot et sexy, qui ont rapport au sexe, aux déviations sexuelles, à la religion à sensation. Les homosexuels, les viols, la prostitution, les scandales qui tou­chent à l’intégrité morale, les programmes diffusés à des heures de grande écoute ont poussé les limites du non-dit, mais en usant du sensationnel comme la présentatrice télé qui a baladé sa caméra dans un bain maure et a accusé des hommes qui s’y trouvaient d’appartenir à « un réseau homo­sexuel ». L’affaire a fait un tollé et ils ont été arrêtés pour être libérés et « innocentés ». Plus c’est chaud plus les publicités affluent. « Cette classe d’hommes et de femmes de médias se transforme en caméléons, passant du soutien d’un régime à un autre opposé sans aucune vergogne. Ils sont guidés par leurs intérêts et ceux des propriétaires de leurs chaînes », s’insurge Nasr Mohamad Aref dans le quotidien Al-Ahram. « La déchéance des médias égyptiens est l’illustration immé­diate de la déchéance politique en Egypte. La politique a échoué à redessiner les espaces de l’Etat et de la société. Du coup, l’anarchie s’est infiltrée partout même au sein des médias. Et le seul problème des médias est qu’ils sont à découvert et visibles face aux gens. Mais ce qui s’y passe ressemble à ce qui se passe dans tous les services et établis­sements », écrit Anouar Hawari dans le quotidien Al-Masry Al-Youm.

Pour un autre éditorialiste, Mohamad Seif, c’est vers l’Etat qu’il faut pointer le doigt. « Le régime n’a trouvé rien d’autre que d’éloigner les gens de l’élan révolutionnaire à même de changer la scène politique. C’est pour cela qu’il a enjoint ces bras médiatiques pour noyer les écrans de sexe et de drogue qui attirent l’audience à un moment de déses­poir et de déceptions », écrit-il dans un article publié par le site d’informations en ligne Sasapost. Le journaliste et ex-député Mostafa Bakri lance son analyse dans une toute autre direction. Pour lui, ces chaînes satellites dont certains pré­sentateurs ont commencé à critiquer le pouvoir après un soutien inconditionnel, représentent la cinquième colonne : « Le président Abdel-Fattah Al-Sissi réalise bien dès le départ qu’il y a des personnes que rien ne satisfait. Et il sait parfaitement qu’il y a une cinquième colonne qui ne com­prend pas les Frères musulmans seulement mais également des forces et des personnes qui sont des cellules dormantes et changeantes comme des caméléons. Elles lâchent leur venin et jettent le doute sur tout dans le but de nourrir le sensationnel afin de faire tomber l’Etat et répandre l’anarchie ». A y perdre son latin ! .

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