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Ôter le voile ou pas ? Là est la question

Najet Belhatem, Mardi, 21 avril 2015

L’appel du journaliste, Chérif Al-Choubachi, aux femmes de se réunir début mai sur la place Tahrir, pour ôter le voile, a eu l’effet d’un pavé dans la marre. Télévision, réseaux sociaux et presse se relaient l’information et les polémiques.

Voiles
(Photo: Ahram)

« Je propose que des filles ôtent leur voile, lors d’une manifestation sur la place Tahrir la première semaine du mois de mai, sous la surveillance d’hommes pour les protéger, et je serai le premier parmi ces hommes. Il faut aussi bien sûr prévenir la direction de la sûreté du Caire pour garantir la protection. Prière de me contacter pour étudier cette idée qui aura un impact aussi fort que celui de l’acte de Hoda Chaarawi en 1923 ». Voilà ce que Chérif Al-Choubachi a écrit sur sa page Facebook, le 6 avril dernier. La célèbre féministe égyptienne à laquelle il fait référence a été la première femme égyptienne à se débarrasser du voile qui cachait alors le visage des femmes. Or, lorsqu’elle a entrepris son action, elle n’a pas eu besoin de la protection des hommes, et encore moins de celle de la police. Depuis 1923 jusqu’à aujourd’hui, effectivement, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et le voile est devenu plus une bataille politique qu’un choix individuel ou religieux. Cette annonce d’ôter le voile, place Tahrir, est ainsi entrée d’emblée dans la bataille politique, étant jugée comme une action qui vise d’abord à frapper l’influence de la confrérie des Frères musulmans en Egypte, et le journaliste s’est vu pris dans un tourbillon qui a fait beaucoup de vagues. En voici un exemple : « La coalition de soutien au fonds Vive l’Egypte a critiqué l’appel à la manifestation pour ôter le voile, et l’a jugé comme une atteinte aux fondements religieux, qui a exploité l’appel du président à réformer le discours religieux des fanatiques », rapporte le journal Al-Bédaya sur son site en ligne. « Le chef de la coalition Tareq Mahmoud a demandé de ne pas faire porter au président la responsabilité d’actes de personnes qui veulent atteindre des buts personnels en ce moment difficile en Egypte. Selon lui, le peuple égyptien doit s’unir pour faire face à toutes les idées fanatiques et tordues ». Le quotidien Al-Shorouk rapporte, pour sa part, qu’une activiste dans le domaine des droits de l’homme a présenté une plainte contre Al-Choubachi, avançant que « cet appel sème la zizanie dans la rue égyptienne, au moment où le peuple attend de Choubachi qu’il appelle à une manifestation pour soutenir l’armée et la police ». Et d’ajouter : « Nous n’obligeons personne à porter le voile, mais nous refusons que quelqu’un nous oblige à l’enlever ». L’affaire a enflammé les réseaux sociaux, où ont circulé toutes sortes d’avis.

Entre fatwas et liberté individuelle

L’affaire a pris tellement d’ampleur que le mufti d’Arabie saoudite est entré en scène, avec une fatwa largement relayée par les sites islamistes « le mufti Cheikh Abdel-Azizi Ben Abdallah Al-Cheikh a décrété que l’appel à ôter le voile est un acte diabolique et ceux qui le cautionnent sont en grand danger », affirme la fatwa. Et d’ajouter que les préceptes de la religion ne peuvent pas être abolis par ce genre de rassemblement et que le voile est un honneur pour la femme et une protection. L’institution d’Al-Azhar a aussi clos le débat en déclarant que le voile est « une question de religion qui n’est pas soumise à interprétation ».

Mais au-delà de ce débat religieux, l’appel de Chérif Al-Choubachi a fait bouger les eaux dormantes et a suscité un débat qui était inimaginable, il y a quelques années avant la révolution égyptienne. Au-delà également des batailles d’ordre politique autour du voile, un autre débat a pointé du nez, celui de la liberté individuelle. « La société civilisée n’est pas jugée en tant que telle parce que la majorité des femmes sont voilées ou non, mais c’est plutôt une société qui dépasse la question du corps de la femme pour la traiter comme un être humain avec ses qualités et ses défauts, sans regard pour ce qu’elle a choisi de cacher ou non de son corps. La société civilisée est celle qui ne se donne pas le droit d’obliger la femme à quoi que ce soit en dehors de sa liberté », écrit Dalia Ziada dans Al-Masry Al-Youm. Cette auteur voilée de surcroît ajoute : « Ces personnes, qui appellent aujourd’hui les femmes à enlever leur voile sur la place Tahrir, ne sont pas à mon sens différents de ceux qui l’ont imposé de force dès le départ. Tous violent la liberté de la femme et s’ingèrent dans le plus basic de ses droits : son apparence. Notre problème c’est le voile de l’esprit qui a été jeté sur les Egyptiens, via des canaux politiques en habits d’hommes de religion ». Elle continue en disant : « Si vous faites un sondage parmi vos voisins ou sur votre lieu de travail, auprès des femmes sur la raison du port du voile, vous allez découvrir que la majorité l’a porté pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la religion et que, souvent, elles ont été poussées à le faire par l’autorité d’un homme, un père, un mari, un frère qui a été convaincu par un autre que sa virilité ne peut s’accomplir que s’il oppresse une femme. Et dans certains cas, ce sont les mères qui obligent leur filles à le faire pour éviter les qu’en dira-t-on. Ceux qui appellent à ôter le voile sur la place Tahrir ont oublié toutes les contraintes dont souffrent la femme dans sa vie quotidienne, à commencer par le harcèlement sexuel et à finir par la violence conjugale ».

Le quotidien, paraissant à Londres, Al-Hayat, relève dans un reportage publié sur cette affaire qu'« il a paru clair que les premières réactions, notamment des jeunes femmes et hommes confondus que cet appel est refusé. Une partie des avis s’est appuyée sur l’argument religieux, mais le plus étonnant et significatif est la plus grande partie des réactions qui s’est appuyée sur le concept de liberté individuelle ».

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