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Ziad Ibrahim : restart

Lundi, 24 février 2014

Dans son premier recueil de nouvelles, Eaadet Chahn (recharge), Ziad Ibrahim recourt au langage technique de la toile, sans épargner une invention toute neuve et un goût du fantastique. Extrait.

litter
Ziad Ibrahim

Il marche sur le rebord de la terrasse de l’immeuble haut de plus de dix étages … Il est enveloppé d’un épais brouillard. Son pied glisse, il tombe. Il dégringole, incapable de crier.

Il comprend que c’est ce rêve qu’il fait chaque fois qu’il s’abandonne au sommeil. Il essaie de se réveiller avant de s’écraser au sol.

Il se réveille en hurlant, terrifié, et sa femme l’entend. Elle lui verse un verre d’eau et le lui donne :

— Encore ce rêve, Hazim ?! lui demande-t-elle, l’air inquiet, tout en lui tapotant l’épaule.

— Oui, Khadija.

Hazim boit le verre d’eau puis se rendort. Il se réveillera dans quelques heures pour aller au travail.

La sonnerie retentit, Khadija se réveille et va à la cuisine préparer le petit-déjeuner. Hazim se lève après elle, lui aussi tiré du sommeil par la sonnerie. Il va dans la salle de bain, se lave le visage, s’habille, ne déjeune pas, contrairement à son habitude, et ne dit bonjour à personne. Il sort de la maison et part au travail sans dire un mot.

Comme aujourd’hui il ne se sent pas capable de conduire, il prend les transports en commun.

Il se sent très faible, ses muscles ne le portent plus. Il fait signe à un taxi qui vient dans sa direction. Il s’arrête.

— Zamalek, s’il vous plaît, lui demande-t-il, rue Salih Ayyoub.

Le chauffeur accepte d’un signe de tête … Il monte dans le taxi et n’essaie même pas d’engager la conversation.

Il entend une voix qui lui chuchote au creux de l’oreille :

— Le compteur ne marche pas, ne lui parle pas de moi, mais donne lui 30 L.E. pour la course, il sera content.

Il regarde le chauffeur, mais ne lui adresse pas la parole.

Pendant tout le trajet, la Voix ne l’a pas quitté, parlant de tout et de rien. Il en était ainsi depuis son enfance et Hazim, de son côté, lui parlait beaucoup de ses souffrances, de ses ambitions qui lui avaient filé entre les doigts et ses rêves qui avaient vieilli.

La route défilait devant Hazim comme dans un rêve, il voyait tout et pourtant il ne voyait rien. A un moment précis, il a même réussi à voir son lieu de travail : un de ses collègues est arrivé plus tôt que d’habitude, a posé la tête sur le bureau et s’est endormi.

Le taxi arrive à destination, Hazim descend et donne 30 L.E. au chauffeur.

— Bonne journée, monsieur, lui dit ce dernier en souriant.

Il monte au bureau et trouve son collègue endormi la tête sur le bureau, exactement comme il l’avait vu dans le taxi, et il reste stupéfait.

— La Voix : Comme je te l’ai déjà dit, ne parle surtout pas de moi.

Hazim s’assoit à son bureau, se met au travail malgré les douleurs physiques qu’il éprouve, puis il voit 4 hommes entrer dans le bureau, enveloppés d’un léger brouillard.

Hazim regarde autour de lui et ne voit plus ces hommes.

— La Voix : Ceux-là, ils vont revenir dans 10 minutes signer un contrat avec l’entreprise pour une très grosse commande.

Les 4 hommes entrent, vêtus d’élégants costumes et enveloppés de brouillard, tel qu’il les avait vus précédemment. Effectivement, ils signent avec l’entreprise un contrat pour l’importation de pièces détachées, et ce, pour la somme de 250 000 L.E., puis ils s’en vont, mais le brouillard, lui, n’est pas parti, et enveloppe maintenant le bureau de Hazim.

Ce dernier part sans demander la permission à qui que ce soit. Il erre sans but, et le brouillard le suit et l’enveloppe en silence. Son portable sonne. Il ne veut parler à personne, mais la Voix lui tient compagnie.

— La Voix, d’un ton péremptoire : Jette ce téléphone dans le Nil !

Sans hésiter, Hazim le jette du haut du pont dans le Nil.

Il fait signe à un taxi et lui demande de l’emmener à la maison, à Fayçal.

Il met en marche le compteur et part.

La Voix fait le trajet avec lui jusqu’à la maison. Le brouillard l’enveloppe toujours. Ses enfants sont là, ils sont déjà rentrés de l’université. Il les embrasse puis il les serre dans ses bras. Il voit Khadija qui est sortie de la cuisine, l’air très étonnée.

— Khadija : On dirait que toute la famille est rentrée plus tôt aujourd’hui ?!

— Hazim, en riant et en la serrant dans ses bras : Je me suis dit que j’allais vous voir tous en même temps.

Khadija n’a pas compris sa réponse, elle est de plus en plus perplexe. Il se change et s’assied avec ses enfants. Il leur sort les jeux avec lesquels ils jouaient quand ils étaient petits.

Sa fille aînée éclate de rire puis court prendre dans ses bras la poupée qu’il lui avait donnée pour ses deux ans. Bien qu’elle ait maintenant 20 ans, elle joue à la jeter en l’air et à la rattraper, comme autrefois. Pendant ce temps, son fils de 16 ans attrape son fusil, vise Hazim et joue au policier, comme quand il était petit.

— Hazim rit puis se dirige vers Khadija : Tu as fini de préparer le repas ? lui demande-t-il.

— Khadija : Encore une heure ?

— Hazim : Bon, surtout ne le prends pas mal, Khadija … mais je vais aller dormir un petit peu, réveille-moi quand c’est prêt.

Hazim se dirige vers la chambre à coucher et s’étend sur le lit. Le brouillard s’abat sur son corps.

Le brouillard épais l’enveloppe alors qu’il marche sur le rebord du toit, puis il tombe, il dégringole encore et encore, de plus en plus vite, et s’écrase sur le sol.

Khadija entre et essaye de le réveiller, mais il ne bouge pas.

— Khadija : C’est prêt, Hazim, lève-toi.

Mais il n’est pas là …

Son esprit est parti très loin de nous.

Khadija s’est mise à crier, son fils a pleuré et s’est frappé fort la poitrine, tout comme a crié sa nouvelle mère pendant sa nouvelle naissance. Il ouvre les yeux et voit une guenon qui le serre dans ses bras et l’allaite comme autrefois. Elle lui a fait tellement peur qu’il a pleuré très fort. Sa mère a marmonné des sons qu’il n’a pas compris. Hazim s’est tu et s’est arrêté de pleurer, mais il s’est agrippé à elle … Il a regardé autour de lui et a vu de vastes étendues vertes. Pendant ce temps, le père se frappait le torse de la main, fier d’être le père de ce nouveau-né. Il a regardé autour de lui et a vu des singes qui lui faisaient les yeux doux.

Il n’a fait aucun geste, mais il est resté là, stupéfait, incrédule, puis son père est venu le chercher et lui a appris comment grimper aux arbres, et quelles sortes de fruits il pouvait manger. Et il lui a appris qu’il y avait des espèces incomestibles qu’il n’avait pas le droit de manger.

Il s’est mis à aller dans tous les sens, à grimper aux arbres, et à sauter de branche en branche, mais il n’a pas oublié qu’un jour, il avait été Hazim … Il est devenu grand et fort.

Quand il a su parler leur langue, l’aîné du groupe est venu le voir.

— Tu dois savoir distinguer le bien du mal, lui a-t-il dit.

— Pourquoi ? lui a-t-il demandé.

— La Voix : Pour qu’à ta mort tu puisses aller au paradis et devenir un être humain.

Hazim a poussé des cris hystériques en s’enfuyant. Il s’est mis à courir et à sauter de branche en branche, passant d’un arbre à l’autre, de plus en plus haut, en disant qu’il ne voulait pas. Plus il montait, plus le brouillard l’enveloppait. La petite branche qu’il essayait d’attraper lui a glissé des mains, et il est tombé, il a dégringolé dans le vide … Et le voilà rhinocéros.

La traduction de ce texte est réalisée par l’Atelier de traduction du DEAC dans le cadre du Premier livre, Salon mensuel tenu à la médiathèque de l’Institut français de Mounira.

Ziad Ibrahim

Né en 1979. Journaliste, il a déjà publié nombre d’articles sur Internet de même que des récits littéraires dans la presse. Il dirige actuellement la maison d’édition Beit Al-Yasmin. Eaadet Chahn, sorti aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya en 2014, est son premier recueil de nouvelles. Il a été sujet d’un récent débat au Salon du livre mensuel, intitulé Le Premier livre, à la médiathèque de l’Institut français en Egypte.

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