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Nagat Ali : Electra

Traduction d’Imane Riah, Mardi, 31 décembre 2013

Nagat Ali dissèque les limites du quotidien, du mythe et des tréfonds de l'âme humaine. En voici quelques vers de son recueil de poèmes en prose Mesla chafrati sekkine (comme la lame d’un couteau).

Il n’était pas mauvais

Pas au point qu’elle croyait,

Il n’aimait personne

Probablement.

Son travail de bourreau l’a poussé

A n’aimer que la vue

De ses mains maculés d’eux

Même après la fin

Du spectacle.

Elle aussi n’a pas joué

Le rôle complet de la victime

— comme on lui a demandé —

Elle fuyait chaque fois

Qu’il l’amenait progressivement

Au dernier acte.

Elle se moquait de lui

Chaque fois qu’il lui parlait

D’Electra

(Son ancien acolyte)

Qui lui a offert

Des piqûres enfoncées dans la tête

Et lui a appris comment vivre

1
« La Jeune mariée » de Hamed Nada, 1955. Courtoisie gallerie Safarkhan.

Avec des membres endommagés.

La nécessité de connaître

Freud et Lacan

Je les maudissais secrètement

« Freud et Lacan »

Dont il me parla

Avec assurance

Celui qui a pourri

Ma tête

Avec ses idées agaçantes

Quand je lui parlai avec naïveté

De mon père

Ignorant ses yeux malicieux

Qui m’attiraient

Vers un puits profond

Et la chasse qui était

A un pas

Je résistais seulement

A ses mains

Qui renforçaient bien

L’embargo

Autour de mon corps

Un corps dont l’existence est inutile

Et dont je restaurais ce qui en restait

En piochant le mur

De la maison

— qui se hisse cruellement —

Cherchant un seul trou

D’où parler à mon père

« mon père qui est au ciel »

Je l’ai attendu des années

— en vain —

Fuyant ses fantômes

Vers les cafés froids

Dans les nuits hivernales

Et vers les vieux bars

Là où je m’assoie

Avec mes semblables

Pour partager la déception

Et s’échanger la perte

Le boucher

Je ne me suis jamais mis en colère pour elle

Au contraire

Je me réjouissais de son malheur

La voyant

Souffrir

Je souriais aux taches sombres de sang

Qu’elle crachait près de moi

Signe d’une fin de scène

Qu’elle jouait à chaque fois

Devant le miroir

Avec un romantisme agaçant

Elle aurait

Dû le remercier

Et non pas le maudire ainsi

Je crois qu’il n’a pas fait exprès

De lui causer une infirmité

Quand il l’entraînait

A l’amour

Seulement

Son ancienne profession

L’a vaincu

Et rendu ses mains

Telle une lame de couteau

Quand il l’enlaçait

Avec une réelle ferveur

Mais elle — misérable —

Pouvait-elle vraiment

Voir le monde

Sans l’infirmité qui lui éclairait le chemin ?

Le facteur ( )

Il sembla romantique cette fois

— Contrairement à ses habitudes avec elle —

quand il s’approcha de son fauteuil

avec une affection inquiétante

il ne découvrit pas qu’elle était juste

une dépouille pâle

l’épiant — seulement —

avec des yeux hagards

entre les personnages qui

se mouvaient

dans le spectacle

en vain

et le fil de sang

qui coulait

lentement

de la veine de sa main gauche

traversant — seul —

vers l’obscurité

qui les séparait

il s’exerçait à lui

apprendre

— avec le talent des professionnels bien sûr —

comment traduire les métaphores

qui se cachaient autour d’elle

dans chaque coin

elle avait toujours peur

d’elles

sans savoir

que par sa misère

elle avait fini à ressembler

à Mario (le facteur)

et que celui qui est assis près d’elle

— était lui-même —

une métaphore

de quelque chose

qui ne viendra jamais.

Passion

Elle l’aimait profondément

A un point agaçant

Sinon pourquoi enfonce-t-elle ses ongles

Dans son visage

Ou insiste-t-elle à déchirer

Ses membres

Avec une joie débordante

Chaque fois qu’il lui rend visite dans ses rêves

Et embrasse ses lèvres !

Guillotine ()

Ces maudits

Ne sont plus bons

A rien

Je les ferai passer à la guillotine

Et ne serai conciliante avec personne

Même pas ce petit garçon

Qui porte sa croix

Pour moi

Depuis cinq ans.

Distances de tristesse

Je mettrai entre toi et moi

Des distances

Puis je les remplirai d’une haine

Que rien ne peut éteindre

Ou peut-être d’une tristesse qui grandit

Dans mes poumons

— sans cesse —

pour mieux te voir .

Nagat Ali

La poétesse est née au Caire. Elle est diplômée de l’Université de Aïn-Chams en littérature. Elle vient de présenter sa thèse de doctorat sur l’ironie dans les nouvelles de Youssef Idriss. Elle avait publié Le Paradoxe dans les nouvelles de Youssef Idriss aux éditions du Conseil suprême de la culture, en 2009. Sujet de son magistère, elle y discute la notion du « paradoxe » et de son interprétation récente dans la langue arabe. Elle écrit des poèmes en prose. Elle a déjà publié trois recueils de poèmes : Kaën khorafi ghayatoho al-sarsara (un être imaginaire qui ne veut que bavarder) aux éditions du Conseil suprême de la culture en 2001, Haët machqouq (fissures dans le mur) GEBO, 2005, et Mesla chafrati sekkine (comme une lame de couteau) aux éditions Annahda Al-Arabiya, Beyrouth 2010. Ses poèmes reflètent un mélange entre le moi intime, la violence et l’étonnement bon enfant.

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